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LA VIE DE PATACHON. PIERRE DE REGNIER. par André Murcie.

LA VIE DE PATACHON. PIERRE DE REGNIER.

Préface d'Edouard Baer. Edition présentée par ALAIN WEILL.

206 p. Novembre 2007. LE CASTOR ASTRAL.

 

Tigre, tout un poème à lui tout seul. A propos de poèmes la couverture ne le précise pas mais le roman est suivi de six lettres autographes de Tigre sous forme de sonnets. Très réussis. Résumons pour ceux qui se demanderaient d'où sort ce tigre incongru. D'une très belle ménagerie puisqu'il fut le fruit des amours adultères ( pardon pour ce vocabulaire de brigadier de gendarmerie ) de Marie de Régnier et de Pierre Louÿs.

 

Henri de Régnier fut donc son père officiel dont les lois fluctuantes de l'imprégnation obligent à reconnaître que s'il s'occupa toujours avec soin de son enfant il ne lui transmit aucune de ses qualités de sérieux et de grave maintien qui formaient le fond de son caractère. L'hérédité de Louÿs l'emporta, du moins son côté ronsardien toujours prêt à cueillir le jour et la rose qui passe à portée de draps.

 

Enfant gâté, pourri, choyé, couvé et systématiquement soutenu par sa mère qui en était folle, Tigre ne grandit jamais. Ou alors très mal. Né avec une cuillère en argent dans la bouche, dans un milieu ultra-protégé, Tigre ne fit jamais rien, à part quelques chroniques en des journaux où Henri de Régnier possédait droit de regard et de cité, et quelques livres, à la hâte, en dilettante, sans doute pour montrer à sa Gérard d'Houville adorée qu'il était un enfant surdoué.

 

Le pire, c'est que Tigre n'avait pas tort et que sa Vie de Patachon, bon an, mal an, a traversé le siècle et acquis le statut d'un livre culte chez tous les nuiteux chic et les fêtards choc de la bohème argentée parisienne. Cette réédition tombe à pic pour la nouvelle vague des bobos ! Facile à lire, ne prend pas la tête, et un charme rétro fou, de quoi séduire les nouvelles intelligentsia sarko-delanoënnes !

 

Tigre, c'est la génération qui suit Proust. C'est le temps des désillusions, alors que les petits bourgeois désargentés essaient de calmer leur angoisse en jouant à dada, dans les cercles huppés de la grande bourgeoisie l'on refuse de se prêter à ce genre d'enfantillages pseudo-révolutionnaires. L'on reste entre gens bien, entre soi, quoique l'intrusion interlope des chauffeurs de taxi dans ces cénacles choisis augurent d'une façon plus qu'indicielle de l'intrusion des couches populaires sur le devant de la scène dans le siècle qui s'annonce.

 

Si un Proust pouvait encore prétendre à la suprématie de l'art, un Tigre s'en moque. La vie se réduit à peu d'imagination: le sexe, les restaurants, l'amitié, l'alcool. Jeunesse dorée qui se moque du lendemain, qui vit au-delà des codes de la morale commune - mais comparées à nos délires sado-masochistes les parties de jambes en l'air de Fifi-Biquet et ses ami(e)s sont d'une sagesse remarquable - et qui se heurte à l'ultime réalité sociale qui devient prioritaire et obsédante : l'argent.

 

Emma Patachon partie d'une loge de concierge ne s'élèvera pas plus haut que le quatrième étage de sa destinée sociale. Ses velléités d'indépendance tourneront court, une fille entrete(nu)e n'a que sa peau à offrir et à vendre. Il faut se faire une raison. L'époque n'est plus aux grands sentiments. L'on ne sait ce que deviendra Fifi-Biquet, le véritable patachon du roman, mais on le devine aisément. Pas grand-chose.

 

La vie de Tigre nous raconte la fin de son personnage. Il meurt à quarante cinq ans, usé par l'alcool et le vice. Nous adorons cette dernière copule. Mais nous n'y souscrivons pas. Tigre est un personnage plutôt sympathique. Dans les années soixante il aurait pu être un prince rayonnant de la jeunesse. Il porte en lui une intolérable fêlure, celle d'une génération qui se sent irrémédiablement séparée des schèmes mentaux structurants qui sous-tendaient les idéaux et les action de leurs pères.

 

L'on rétorquera que c'est là l'itinéraire obligatoire de toute vague générationnelle. Sans aucun doute mais avoir vingt ans en 1918, c'était aussi être confronté sans aucune préparation aux premiers grands déploiements de la technique et de la modernité. Elevé dans un cocon de coton, l'on peut comprendre que Tigre ait refusé de participer au grand jeu de l'inconnu menaçant qui s'annonçait. Ame faible ou esprit prémonitoire. A vous de choisir.

 

En attendant de décider, plongez-vous dans La vie de Patachon, vous aurez l'impression d'accéder à un pays lointain alors que ce délicieux roman n'est même pas nonagénaire !

 

LA VIE DE PATACHON. PIERRE DE REGNIER.

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