Le cygne noir numéro 1 >> Intentions 5
LA CITADELLE DES VIERGES NOIRES par MARC-LOUIS QUESTIN.

MARC-LOUIS QUESTIN

 

LA CITADELLE DES VIERGES NOIRES

 

 

«  Douleur, cri de la femme qui enfante. D'une aile noire

La nuit touche la tempe du garçon.

Neige qui doucement choit d'un masque de pourpre. »

Georg Trakl.

 

Ils se réveillent après minuit dans la moiteur du labyrinthe. Ils ont signé le pacte d'or, le parchemin des temps anciens, des mémoires oubliées par le sang du conflit, avec la buée des lèvres closes sous tant de nuages désespérés. Ils ont appris la transgression, l'art des offrandes, le saut final. Il ne reste aucune preuve de ce temps magnanime, si ce n'est une rose, abandonnée par nos étreintes, sur laquelle se reflète la rosée du sommeil, le coeur vital des émotions en leur poignante sidérurgie.

Ils ont gravé, pas après pas, les sensations confidentielles et les supplices du corps baroque. Avant même que la nuit n'exaspère leur passion, ils ont vécu la dimension des plages normandes et du bivouac, le voyage onirique des blasons du courage, la silencieuse vertu des morts en leur douleur extravagante. Ce qui suppose la précision, le salut militaire des ultimes sentinelles, un feu de jade ou d'améthyste dans la gueule noire du poisson-lune.

Les visiteurs se sont perdus dans les jardins du sentiment. L'identité se désintègre à la vitesse de la lumière. Les évidences ne souffrent plus la moindre ascèse neurologique. Il en va de la Croix et du Cercle établi. Il faut viser la délivrance en ce désert d'ascèse virtuelle, ne jamais point s'illusionner sur les décors ou les parades, faire en sorte que la vie transfigure la conscience, malgré les flèches empoisonnées des émissaires du Val de Mort. D'autant mieux que la nuit sillonnait nos rivages à la lumière impérissable de nos tensions et de nos rêves.

Le désir s'infiltrait sous la chair du silence. De nouvelles processions retrouvaient les flambeaux sous les voix opiniâtres des chercheurs du néant. La neige brillait sous l'enfer bleu, la vision magnanime des archanges et des vouivres, la sensation hallucinée d'une impériale insurrection. Car les mots se protègent par la transe du désir. L'alchimiste éperdu annihile son savoir sous les nuages de cinabre et les arbres de diamant.

La seule question restait entière : qui pouvait conquérir la future obélisque ? De quel miroir sommes-nous le songe ? Harassés par les heures et le sort des clameurs, nos pensées ont rejoint l'indicible unité, quand c'est le corps qui se rassemble à l'intérieur de la conscience, sous le voile conceptuel des prouesses du non-être.

La citadelle des Vierges noires domine encore l'actualité. Les murmures de la pierre enregistrent le temps. Les mots deviennent des personnages, les idées se font belles à la lueur des éclairs, les pensées sont sensuelles dans le corps du désir sous le ciel écarlate d'une extase romantique.

La nonne s'éveille à cet instant. La moniale se repent de sa chair célébrée sous des vagues de luxure et d'orgasmes incendiaires. Mais la mort se reflète dans la bouche du cheval tandis que l'air devient vibrant, hanté de quartz et de cristal, tel un glacier d'épure extrême,un paysage de Carinthie trempée dans l'encre d'un regard froid.

La moniale se signait devant l'ombre des fleurs. Un bouquet de violettes suspendu au plafond donnait une touche archangélique à son austère cellule de nonne. Bien que le souffle venu de loin, du plus profond de la conscience, alertait les signaux de la crypte onirique, la rumeur des lucioles et des silhouettes impassibles

Quand bien même succomber aux mirages de Madrid demandait une force nécessaire au combat, les loups se glissent par l'ouverture d'une impossible identité et le ciel se renverse dans la lampe d'Aladin à la manière d'un bon génie venu des terres occidentales.

La pluie tombait le long du fleuve, près des pagodes impressionnistes. Les moniales, délivrées, accédaient à la Grâce, à la douce innocence de la sainte Providence.

Il était temps de repartir, de traverser le miroir noir, d'abandonner les états d'âme et les principes identifiables.

Le désert succombait à la plaine ancestrale. La pluie libère les tentations de nos discours enchevêtrés, les volontés herculéennes de nos fureurs toujours vivantes.

La jeune moniale ignorait tout des paysages médiatisés. Elle ne vivait que pour l'ardeur de ses prières intemporelles et n'exigeait pour seul trésor que cette entière nudité mise au service de la naissance du seul Seigneur en ce bas-monde.

Sont enfin reconnues les divines fiançailles. Sont enfin visités les secrets labyrinthes et dévoilés les oriflammes des métaphores subliminales. En cette extase si convaincante des plus intimes célébrations, le forgeron de la Voie droite polit les marches du Temple d'Or. Le chant vif des oiseaux réconforte la moniale, le tissage adombré par l'azur des adieux, le sang du corps de la terre en toute gloire ressuscité.

Un ultime sacrifice accompagne les veilleurs qui succombent à la foudre de la chance impossible. La clarté des ténèbres accentuait leur destin. Un étrange paradoxe modifiait leur substance. Jusqu'à l'orée des liturgies en ce sous-bois nimbé de brume, les corsaires précisaient les dernières volontés, la part maudite exponentielle vouée à la danse des sacrements.

Les projets se formaient dans le choeur des églises. Les statues célébraient la Princesse écarlate, devenue noire au fil des siècles, selon l'usage des dictionnaires et des missels aux branches de buis.

De silencieuses terreurs éparses continuaient d'infliger leur présence insolente. On en avait pour dix-mille ans à succomber sous tant de charmes et de mensonges machiavéliques. Et si seulement les dieux priaient ! L'univers a quitté le babil des rivières. Il ne reste plus rien qu'un vieux clown solitaire, un serviteur de l'essentiel que protège l'or de ton sourire.

Lui-même aussi devient statue, longue figure de proue des belvédères dans la ville sombre des lions tragiques. Lui-même aussi devient femelle, hermaphrodite des mines ouvertes, forgeron du sommeil en ses terres ancestrales.

Lui-même encore se fait soleil, cardinal de faïence au détour du chemin, précurseur des rituels de la messe atlantique, serviteur de l'Unique et des Vierges alchimistes, explorateur lusitanien de nos grimoires et de nos contes.

Mais encore faudrait-il distinguer la Présence, délimiter le territoire de la Lumière et de la Grâce, pardonner nos errances, oublier nos faiblesses, afin sans doute de reconstruire, et de sans cesse reconquérir, l'ineffable poussière des diamants héraldiques, la quintessence parcheminée de nos prières contemplatives.

Monologue de la Vierge dans les yeux de sa nonne. Sous le charme des coeurs et des corps transpercés. Les rayons du soleil facilitent l'ouverture. Sa langue dardait l'apothéose. Personnage aperçu sous le voile du regard, il se dirige à volonté parmi les îles du sentiment. Qui pouvait se vanter d'accéder aux étoiles ? Se dressait l'obélisque, aux reflets d'orchidée. Son regard se posait sur l'enceinte protectrice. Hésitation d'un corps fragile devant l'ardeur d'une force totale. La splendeur du désir consolait notre errance. La moniale apparut comme une ombre interdite. Nous demeurions assujettis à la ferveur de ce théâtre, à ces voiles compliqués soulevés par le vent, à la démarche d'Esméralda devant la ville des sortilèges, au parfum de messe rouge d'une offrande célestielle, à ces passions de feu-banquise vécues dans l'âtre et la souffrance.

Toujours plus près d'une mort vivante, ensevelies sous tant de sables, par le mystère du voeu marial que chacun voit et reconnaît.

Le sourire de la Vierge acceptait mon émoi, encourageait la dimension d'une évidence transcendantale. Bien que les os soient de calcaire, bien que les muscles soient de granit, le Golem s'avançait dans la vaste tourmente en direction des citadelles de son plaisir transpersonnel.

Des mouettes volaient dans l'air liquide. Paysage minéral d'un Tanguy désertique oublié par le temps et les dunes du regret. L'ossuaire formait la pyramide de nos tensions constellisées, au large des lacs d'Aldébaran, face à la rive incandescente de nos errances toujours baroques.

Car enfin, disons-le, tout finit par se vaincre, se résorber dans l'eau qui dort, tel un souffle admirable parsemant le cosmos, dérivant dans les strates des sirius délectables, et frôlant au passage les paisibles caravelles, entourées par les aigles et les oies du silence.

La neige tombait sur le désir de sa tendresse imperceptible. Nous quittions les sentiers de la ville disparue pour nous porter jusqu'au bivouac du grand désert originel. Là où la Vierge peut s'accomplir en ultime sursaut de gloire, de telle façon que notre corps acquiert enfin la transparence, la suprême qualité magnifiée par les astres.

L'observation des équateurs nimbait les traces du skieur des âmes. L'ara juché sur son épaule, le corsaire avançait sur la plage de turquoise. Les démons s'accrochaient aux pensées térébrantes, dispersées par le souffle du concert victorieux, par le son lancinant des cavernes auditives accouplées à la nuit des passions tumultueuses, au tonnerre éternel des colères surhumaines, au cri des paons et des toucans surgis des jungles intemporelles.

Les visions s'accomplissent en amont du radeau, sous un ciel sombre et orageux issu des veines du subconscient.

Les fées se penchent vers la cascade de nos regrets sempiternels. Bien que le sang soit convulsif, anéanti par la durée, esclave des formes et des vitesses, déterminé par la matière de nos histoires métaboliques.

Le sang muet du rivage construisait la passion. Les cris des paons et des toucans recomposaient la voûte céleste. Une araignée tissait sa toile dans l'ombre opaque du monastère. Quelques crânes ricanaient devant l'axe des songes. Tout n'était plus que vanités, métaphoriques anamorphoses vouées au déclin d'un film muet, quand la parole se rembobine et quand les gestes soudain se figent. Ce que pensait le Cardinal au coeur intime de son action. Sans compter pour autant sur les stèles du Sinkiang, ni sur les voies supraromaines de tout Empire déjà dissout.

La Princesse nue se dévoilait sur la neige bleue du film triste. Plusieurs images se superposent jusqu'à former un écran noir traversé par la foudre des passions constellées qui néantisent le sang du ciel jusqu'à la gueule d'un pistolet dans la bouche d'ombre des mausolées.

Mais la pensée sensible des pierres incorporait la vibration des visiteuses du huitième ciel. La mélodie issue des sphères accompagnait l'ordination de la Princesse devenue nonne. Dans le silence du monastère, sous le boisseau des apparences, l'arc-en-ciel de sa chair célébrait la Naissance. La Croix tragique se sanctifie à la lumière du seul désir, dans cette ivresse incomparable des transgressions immémoriales,lorsque la nuit et le soleil en un éclair enfin s'accouplent et se rencontrent au point du jour parmi les lacs et les forêts d'un tel esprit resté corsaire.

Lorsque son corps se fit diamant, au-delà même du vampirisme et des outrages matérialistes, l'Apocalypse devenue Homme gagna la terre des sortilèges. Le sang des Vierges se répandaient au sein des plantes quintessentielles. Le grimoire se consume dans la bouche du cheval qui hennit la prière d'une audace flamboyante. Car du cheval naît la conscience, la toute-puissance du chevalier qui escalade les citadelles. Le gai savoir se fit volage au rythme vif d'un temps cyclique. Une auberge espagnole accueillit les pèlerins, la Vierge Noire des Saintes-Maries et les nomades de Compostelle. Les noces durèrent dix-sept mille ans dans le regard d'un chat tranquille. La douceur protégeait les guerriers du hasard réunis dans le temple des passions liturgiques. Le ciel doré se fit lumière, apothéose des ritournelles et du sang d'encre des coeurs fidèles.

La citadelle des Vierges noires explore l'issue des sacrements. La Sainte Lumière se fait Présence, prière des coeurs et des esprits en une offrande incomparable, cérémonielle acceptation d'une insatiable humilité, jusqu'à l'orgueil de ne plus être, résorbé par le souffle et la nuée du silence.

Se dit ainsi le Cardinal en sa cellule bleutée d'onyx. La passion pourpre des citadelles mêlait le ciel aux sortilèges. La Magie des Jésuites préservait la Passion. Les exercices de Saint Ignace forgeaient le mythe du bon larron. Les prostituées des rues ardentes lavaient le Christ en Sa Splendeur. C'était là le secret des alliances nécessaires, le sceau muet du destin et des forces de conquête, la silencieuse mission des princes et des moniales archangéliques, les reflets de la lune et le flux des marées, la passion des corsaires et le sens du miracle.

Jusqu'à la preuve inexorable du dépassement des lois contraires, la volonté poursuit sa route à travers les forêts des pensées mémorielles, dans le souci des saintes lumières venues des cieux les plus profonds, jusqu'à la pleine acceptation d'un temps mystique et éternel.

Le corps devient la citadelle. L'esprit célèbre la Vierge Noire. Les arbres poussent dans la conscience à la vitesse des métaphores. N'oublions pas le paganisme, la sainte présence des anciens dieux, de Dionysos à Cernunnos, au sein des astres et des planètes. Quand c'est l'esprit qui crée le monde, à la mesure de son désir, l'univers se révèle à la lueur du courage et l'Homme de Cour devient le page des plus intenses Vierges de nacre, auréolées par le mystère de la sublime résurrection, dans ce sanctuaire orné de roses des énergies du libre-arbitre.

 

Car c'est la Rose qui refleurit au centre exact d'un coeur sublime.

 

Marc-Louis Questin.

LA CITADELLE DES VIERGES NOIRES.

MARC-LOUIS QUESTIN.

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