Le cygne noir numéro 1 >> Intentions 3
CHET BAKER : LE SAUT DE L'ANGE. par André Murcie.

CHET BAKER. LE SAUT DE L'ANGE.

D'APRES LE RECUEIL «  LA DEPLORATION » DE ZENO BIANU.

PRESENTE PAR LES ELEVES DU LYCEE THIBAUT DE CHAMPAGNE DE PROVINS.

Samedi 31 Mai 2008. Centre Culturel de Saint-Ayoul.

LUCAS BREUIL. LUCILLE CODUGNELLA. MARINA FABRE. ROMAIN FRANCOIS. ROMAIN GOUTTE. BEATRIZ GUTIERREZ. CECILE HURDEBOURQ. VALENTIN LEROY. BORIS MIRVAUX. MARC NANCY. BRUNO SAMUT. JEAN-JACQUES VERGER. YOAN

 

Salle pleine, salle comble. Le Petit Théâtre n'a jamais semblé aussi exigu. L'on se colle aux murs, l'on s'entasse dans les travées latérales ou l'on s'assoit devant la scène. Du moins ceux qui réussissent à entrer car l'habituelle cohorte des retardataires du dernier quart d'heure provinois devront rebrousser chemin et regagner leurs chambrées domiciliaires le regret au coeur.

 

Lecture de textes, c'était le mensonge écrit sur l'affiche – les affiches puisqu'il y en eut deux, dues au crayon d'Alexandre Sero Agostini – car ce fut avant tout un long moment d'émotion et de poésie. Le public ne s'y trompa pas qui d'un élan unanime offrit aux interprètes une anthologique standing ovation.

 

L'on ne sait trop comment est mort le prince du jazz-cool, s'est-il laissé aspirer du haut de sa fenêtre néerlandaise par lassitude ou par accident ? Dans les deux cas, l'énigme reste métaphysique. La trompette de Chet Baker cherchait certainement autre chose, que le son que l'esprit lui soufflait, que les dollars que le succès lui apporta.

 

Mais il fut aussi cette plume de chair et d'os qui vint s'écraser à même la surface matricielle de la rotondité terrestre. Mais tout un chacun tombe de haut en bas et cette sempiternelle répétition des chutes humaines, si l'on veut réfléchir à sa généralisation collectiviste n'est guère en soi-même scandaleuse. A moins que l'important soit ce qui s'échappe de nos lèvres, aux paroles échangées, aux soliloques égotistes, aux murmures que nous proférons dans ce laps de vie si court que l'on appelle existence. Ces borborygmes désespérés qui coulent de notre gorge comme un sirop de trompette, comme une chanson populaire dont on remâche à l'infini le refrain idiot, ô my funny Valentine.

 

La Déploration de Zéno Bianu, classiquement il aurait pu dénommer son recueil Tombeau de Chet Baker, recoupe ces instants si brefs de décennies durant lesquels nous glissons vers la tombe, toute une vie en une centaine de courts poèmes, qui n'en dessinent pas moins la courbe dialectique de nos contradictions. Il est donc inutile de se demander pourquoi la dizaine de jeunes gens d'aujourd'hui qui s'exhibaient sur scène ont si vite et si bien endossé les mots du poëte et la voix de Chet. Le sens et le son se répondent. Il suffit de suivre le mouvement qui nous mène à notre déréliction.

 

L'ange noir à la recherche de la note bleue. Dix acolytes endormis sur la scène, comme des notes de musique que la trompette n'a pas encore déchiffrées, et l'ange noir qui survient ses ailes sur le dos pour les réveiller un à un, et les voici tous dans une danse somnambulique et crépusculaire. Nous sommes dans l'entre-deux de la vie et de la mort, dans l'entrecuisse de la jouissance et le garrot du désespoir.

 

Ballet incessant de textes et de scansions, deux par deux, en groupe, isolé, chacun s'en vient dire un fragment du poème palimpseste. Chaque mot n'est que la métaphore d'une souffrance, d'une extase. Dix jeunes gens, et chaque poème prononcé à l'écharde d'une chair, d'une pulsation intime, chaque fois différente. Dix petits nègres blancs et un grand black qui viennent raconter la litanie intérieure du grand Chet.

 

Et puis la joie. Et l'énergie. Car si Chet jase son jazz, nos acteurs ont leur rôle and rock qui leur colle à la peau. Guitares électriques, piano et djembés, l'on plonge au coeur du blues et l'on remonte les rameaux prolifiques de la musique américaine, ragtime, gospel, sixty-rock.

 

Le spectacle va de brisure en brisure, accélérations folles, percus lancinantes, slow- yéyé, et toujours ces moments de solitudes, la voix du récitant seule aux prises avec la poésie sur le fil de la strangulation, et l'on repart dare-dare dans un tohu-bohu monstrueux de danses et de cris pour mieux agoniser dans le déchirement des dictions esseulées et la mise en geste de chaque corps appuyé sur l'invisibilité de l'espace désigné par la main et le mouvement giratoire du phrasé qui ordonne et module le lent déplacement de la silhouette récitante. Jusqu'au silence. Chut. Chet claque du bec sur sa trompette. Et Chet chute.

 

Sans fin, dans les éructations de gosiers en folie, les stridences de l'électricité et l'imparable mur du jungle-sound que tissent les djembés et la musique sidérale du piano électrique qui entraîne le public à l'autre bout de la galaxie. Zéno-Chet et Bianu-Baker gémissent l'éternelle plainte du blues et le choeur des acteurs l'emporte vers le haut, ils transforment la plainte de l'esclave courbé sur la terre en une guirlande de cosmiques constellations. Sans oublier le rire nègre, celui des baratins de foire des médecine-men qui, la mine épanouie, vous refourguaient des bouteilles de mauvais whisky au pur venin de crotale.

 

Personne ne sortira vivant d'ici. Si vous êtes à l'étroit dans votre vie, soyez comme Chet et notre jeunesse, offrez-vous une cadillac et ayez des manières de rock'roll star. Sans quoi vous risquez de vous ennuyer. Chichement. Il est beaucoup plus chic de sortir par la fenêtre comme personne que de rentrer par la porte comme tout le monde. A voir l'exultation finale du public, il semble que le message ait été sinon compris du moins entendu.

 

Toute une partie de l'assistance monte sur scène pour applaudir, féliciter et danser. Dans le calme difficilement revenu Beatriz Gutierrez, la professeur coach du groupe, présente Zéno Bianu qui a répondu à l'invitation lancée par les lycéens. On le sent touché que tant de monde se soit déplacé pour Chet, la musique, et la poésie. Des mots simples mais authentiques pour remercier ces jeunes gens qui reprennent le prométhéen flambeau. Une soirée de rêve.

 

JAZZ & POESIE.

CHET BAKER : LE SAUT DE L'ANGE;

SPECTACLE  DES ELEVES DU LYCEE THIBAUT DE CHAMPAGNE DE PROVINS.

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