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LES CAHIERS. HENRI DE REGNIER. par André Murcie.
LES CAHIERS. HENRI DE REGNIER.
Inédits. 1887 – 1936.
Edition établie par DAVID J. NIEDERAUER & FRANCOIS BROCHE.
Présentation, chronologie et notes de FRANCOIS BROCHE.
1004 pages. Octobre 2002. PYGMALION GERARD WATELET.
Amateurs de potins littéraires, prière de vous abstenir. Henri de Régnier n'a jamais eu l'habitude de montrer son coeur à nu aux foules déchaînées. L'homme ne se livre pas en ses Cahiers et le poëte encore moins. A part de très brèves notations sur le nombre de poèmes écrits en une période donnée et l'annonce d'une prochaine édition ou réédition d'un recueil, les reignolâtres ne trouveront aucune clef subsidiaire qui leur permettrait de rentrer plus avant dans l'oeuvre poétique de l'auteur du maître de la poésie symboliste.
Est-ce parce que les Cahiers sont de la prose que Régnier se révèle plus disert quant à ses romans. Ne rêvons pas, la plupart des fois il se contente de paragraphes d'une vingtaine de lignes au maximum dans lesquels il résume l'idée d'un livre qu'il ne rédigera jamais. Quant aux romans formalisés il n'en dit rien si ce n'est sa fierté et son soulagement d'en être venu à bout avec plus ou moins de mal, sans trop s'acharner sur les brouillons.
Un journal qui recouvre un demi-siècle, mais un peu en trompe l'oeil puisque la décennie symboliste occupe les quatre cents premières pages. Mais Henri de Régnier n'a pas la fibre de l'historien, il n'amasse pas des matériaux pour les scoliastes futurs. Le symbolisme n'est qu'une toile de fond, traversée par les silhouettes fantomatiques de quelques rares comparses.
Régnier ne parle pas du symbolisme : il est symboliste, mais un symboliste qui se complaît dans les aspects les plus déliquescents de la sensibilité fin de siècle. Ne vous lancez pas dans la lecture de l'ouvrage si d'aventure quelques pensées suicidaires courraient dans votre cervelle. Régnier n'évoque que de vastes demeures seigneuriales endormies dans un oubli désolé, abandonnées par leurs habitants et refermées sur elles-mêmes...
L'on ne peut pas dire que Régnier soit un esprit léger et pétillant. Lui-même ne s'en cache guère, il avoue son incapacitoire indolence naturelle, ses réserves taciturnes, ses difficultés à établir de véritables rapports avec les êtres et les gens. Le poëte ne quitte guère la tour d'ivoire de sa native tristesse. C'est dans les palais glacés d'une Venise gelée en son ennui qu'il trouvera plus tard un décor à la hauteur de ses vertiges évanescents.
Etrangement Les Cahiers de Régnier ne sont pas sans rapport avec la biographie que Michel Jarrety vient de consacrer à Paul Valéry. L'inaction se passe dans les mêmes milieux. Nos deux poëtes fréquentaient les mêmes allées : celles du pouvoir, de l'aristocratie finissante, de la bourgeoisie montante, des écrivains parvenus au haut de la pyramide sociale – la plupart du temps parce que, issus de ces mêmes strates, ils en connaissaient déjà les codes – et le monde interlope des artistes, de la presse, des lieux d'amusements, des galeries et des marchands d'art. Car l'on en revient toujours à l'argent.
L'on rencontre donc dans les deux volumes les mêmes individus, les mêmes noms noms, et parfois jusqu'aux mêmes moments, les mêmes soirées. Notons la jalousie rentrée de Régnier qui débine La jeune parque et présente systématiquement Valéry comme un vieux radoteur à la conversation certes brillante mais à la voix chevrotante.
En fait ce sont Les Cahiers de toute une génération que l'on voit accéder aux honneurs et puis décliner lentement et descendre un à un dans la tombe. Ce qui n'est pas sans laisser au lecteur une pénible impression quelque peu sépulcrale. Les têtes nouvelles sont rares, il n'y a pratiquement que Cocteau qui parvient à entrer dans les grâces de ses prédécesseurs. De ce monde totalement disparu aujourd'hui c'est sans doute dans les multiples apparitions sur les bandes d'archives de la télévision de l'auteur du Cap de bonne espérance que l'on a la chance de se faire une idée vaguement précise de la manière d'être, de se mouvoir, de se mettre en scène, de toute cette élite financiéro-intellectuelle qui se targuait d'être les derniers représentants de l'authentique esprit français d'ancien régime mis à mal par la révolution française.
Quelques personnalités se détachent : Henri de Bonnières, nous l'avions déjà remarqué dans le volume de Jarrety, et Henri de Régnier qui l'admirait nous donne envie de continuer notre enquête sur cet esprit fort, qui n'est pas sans rappeler par ses attitudes provocatrices un certain nihilisme valérien de bon augure. C'est Barrès qui joue dans Les Cahiers le rôle de Bergotte dans la Recherche de Proust.
Anatole France est bien trop à gauche pour Henri de Régnier. Il y aurait tout une thèse à faire sur la le raidissement seigneurial de Régnier chaque fois que les hasards de la vie le mettent en présence d'un homme ou d'une femme du peuple. Régnier qui ne sera jamais maurassien, qui se méfiera de Mussolini et d'Hitler, est loin de professer un idéalisme tolstoïen pour le peuple. Sa description d'un jeune ouvrier, assis en face de lui dans un train, et de son étrange coiffure qui ne lui couvre que la moitié de la tête comme une demi-bombe est extrêmement révélatrice de la peur de ces hautes classes confrontées à l'inexorable apparition sur le devant de la scène du monde des forces qu'aujourd'hui l'on nomme démocratiques mais qui à l'époque revendiquaient le titre de révolutionnaires.
Mais revenons à Barrès, que plus personne ne lit aujourd'hui mais qui fut en son temps une conscience. Régnier est bien trop esthète pour le suivre : il flaire dans le barrésisme une doctrine démagogique de mauvais aloi. Barrès est un poseur, et plus les années passent, plus le personnage lui devient insupportable. Régnier ne se départit jamais d'un certain scepticisme, vis-à-vis des hommes, des choses et des femmes.
Les femmes sont le grand sujet de conversation et de réflexion de notre hyper-upper-class. Dans les salons tout d'abord, que ces dames tiennent, bien sûr, mais l'on sent que toutes les préoccupations de nos beaux-messieurs, et de nos belles dames aussi, tournent autour de leur corps d'amantes espérées, renvoyées, rêvées, délaissées... Très symptomatiquement, rentrant d'une séance de l'Académie Régnier participe à une discussion pour essayer de fixer le plus précisément possible l'époque où le mot « con » a été employée pour stigmatiser une personne à la cervelle aussi creuse que le réduit charmant qu'il désignait en toute exclusivité jusqu'à lors.
L'on ne s'étonnera donc pas d'apprendre que l'évocation régniérienne qui attire tous les regards dans Les Cahiers, soit celle, et pas une autre, d'Anna de Noailles. Notre princesse trône, avec ses irréparables défauts - la plume de Régnier est rarement tendre pour quiconque - qui lui vont comme gants de peau de loutre. Insupportable mais indépassable. Irritante à l'excès, mais quoiqu'elle fasse, vous finissez toujours par lui trouver un charme fou. Du coup j'ai ressorti tous mes Noailles de ma bibliothèque.
Henri de Régnier aime les grandes dames. C'est souvent par le souvenir de Méry Laurent qu'il a croisée par hasard qu'il revient à Mallarmé. Le Maître aurait apprécié ces détours. A la fin de sa vie Régnier rapporte que ses amis le pressent de réunir ses souvenirs sur le poëte. Il ne dit pas non et avoue sans tartufferie, comme une évidente vérité, qu'il pourrait en effet laisser un témoignage des plus précieux sur le sorcier de Valvins. Il n'y renoncera pas mais n'accomplira jamais cet acte ultime de dévotion poétique. Nous pouvons comprendre les pudeurs hiérophantiques de jeune vierge qui empêchèrent Régnier de passer à l'acte. Elles sont déjà une indication sur la notion pure de secret mystère. Nous nous contenterons donc des nombreuses notes de Régnier sur Mallarmé même si beaucoup d'entre elles ont déjà été exploitées - et retranscrites in extenso par Lloyd James Austins - pour l'élaboration des derniers tomes de la Correspondance de l'auteur d'Hérodiade.
Ces Cahiers d'Henri de Régnier sont totalement désincarnés. Peu de détails signifiants qui permettraient une lecture dialectique. Régnier ne s'y livre pas. Il rapporte des faits, des anecdotes, des mots, mais il n'en tire aucune leçon, aucune morale. Il dit ne pas aimer Montaigne, il est en effet à l'opposé de l'ondoiement relativiste de notre essayiste national. Régnier ne brode jamais. Son écriture s'apparenterait plutôt à une décalcomanie du réel. Régnier restitue.
Le style est d'une précision absolue. Voici un écrivain qui n'emporte jamais un sucre dans sa poche pour calmer les impatiences du lecteur. Henri de Régnier fut un prodigieux passant. De ceux qui soucient du monde et de leur intériorité comme d'une guigne. Il est venu, il a vu et il a écrit. L'on sent le maniaco-dépressif qui à peine sa tombe refermée se relève de son cercueil pour assujettir le verrou et être sûr de ne plus jamais être dérangée par l'incomplétude des hommes.
Le mystère Régnier reste entier. Ceux qui veulent en savoir plus compulseront ces mille pages avec frénésie. Nous doutons qu'il y découvrent le moindre détail qui pourrait les mettre sur une quelconque piste, mais quelle prose ensorceleuse ! C'est un régal, on y accourt, on ne lasse jamais de feuilleter et de relire.
Régnier se demandait si dans cinquante ans après sa mort ses manuscrits inédits intéresseraient encore quelqu'un. Prémonitoires interrogations ! C'est David J. Niederaurer spécialiste de littérature française qui s'est, avec l'aide bienveillante de l'Université de Colombie Britannique et le concours de ses étudiants canadiens, chargé d'établir une première version dactylographiée des Cahiers. C'est un peu la honte pour notre douce France qui se gargarise de ses journées patrimoniales, mais c'est ainsi. Notre émérite défricheur ayant pris sa retraite, le projet a pu être par un heureux concours de circonstances rapatrié et confié à François Broche, par ailleurs biographe d'annal de Nouilles. Encore de ces signes qui ne trompent pas sur la déshérence intellectuelle d'une des plus vieilles nations européennes qui a depuis longtemps abandonné toute prétention quant à la préservation et la transmission de son héritage poétique !
Il est vrai que les choix esthétiques de notre poëte, par trop altier, ne cadrent guère avec la ligne politiquement correcte du moment. Comment voulez-vous que notre république si démocratique en appelle un jour à Régnier ?
LES CAHIERS. INEDITS 1887 - 1936. HENRI DE REGNIER.
PYMALION. 2002.