Le cygne noir numéro 1 >> Intentions 1
LE LIVRE DE MA VIE par André Murcie.
LE LIVRE DE MA VIE. ANNA DE NOAILLES.
Suivi de ICI FINIT MON ENFANCE avant-propos aux Poèmes d'enfance et de LA LYRE NATURELLE conférence.
Présentation et notes de FRANCOIS BROCHE.
286 p. BARTILLAT. Juin 2008.
Ah ! La comtesse tout un poème. L'helladien perroquet était irréfragable ! Personne, ni ses amis, ni ses docteurs, ni Cocteau, n'arrivait à couper l'intarissable flots de paroles de ce volubile ménate de salon. Pour vous en faire une petite idée reportez-vous au chapitre que Benoist-Méchin lui a consacré dans le premier volume de ses Mémoires. Vous en ressortirez d'autant abasourdi que ce descendant de baron d'empire a brossé son portrait sans particulière acrimonie, plutôt sur le mode souvenir des jours heureux que règlement de compte littéraire. C'est bien simple, le seul qui semble avoir eu quelque prise sur la parole indomptable de l'égérie publique des lettres françaises du premier quart du vingtième siècle c'est ni plus ni moins que le prince ( il mérite le rang ) de Montesquiou le modèle de des Esseintes et de Charlus. C'est dire ! Songez que même Proust accourait pour lui manger dans la main de la divine Anna !
C'est à la fin de sa vie que notre impénitente bavarde se décida à écrire ses mémoires très finement intitulées Le livre de ma vie puisqu'elle n'y parle que d'Elle. Elle mourut avant de les achever. Ce n'était pas pour autant un projet d'outre-tombe, la divine comtesse en avait négocié la publication en feuilleton dans La revue de Paris. Les chapitres n'étaient pas plutôt écrits qu'ils filaient à l'imprimerie. Anna de Noailles a toujours pris la précaution de battre le fer tant qu'il était encore brûlant.
Ce n'est pas sans appréhension que nous avons ouvert le volume. Vous n'êtes qu'au deuxième chapitre, notre héroïne est à peine sortie de ses langes que nous voilà embarqués dans un éloge à Napoléon premier ! Juste après un dithyrambe au régime républicain. Certes c'est un peu classe chez une représentante des plus illustres familles princières européennes, mais vous vous demandez jusqu'où notre si exaltée ci-devant va vous entraîner. Nous redoutons le pire de ces péroraisons de salon aritocratico-littéraire ! Elle sautait si facilement du coq à l'Anna !
A tort, Anna de Noailles n'est pas une écervelée, c'est même une femme de tête, une véritable artiste qui s'analyse et dresse un véritable portrait de la formation de sa sensibilité. L'on n'a pas parcouru quarante pages que l'on doit se rendre à l'évidence : ce qu'au début l'on qualifiait en notre fort intérieur d'heureuses trouvailles littéraires nous sommes maintenant obligés de reconnaître qu'en fait nous sommes pris dans les filets d'une prose somptueuses . Une prestigieuse mantille tissé des fils les plus purs de la manufacture royale de Bossuet. A vous couper le souffle, à vous rendre fou de jalousie. Quel art ! Quelle maîtrise !
Chère Comtesse nous sommes à vos pieds. Prodigieux chef d'oeuvre ! Certes vous analysez à en donner le tournis à Sigmund Freud, vous retombez toujours sur vos pattes d'oiseau caquetant avec une grâce palmipédique touchante, vous avez toujours raison, vos actes sont dictés par les sentiments les plus purs, vous assassinez vos proches avec un art du sous-entendu inégalablement retors. Petite fille vous êtes un astre, adolescente l'ouranos étoilé, que seriez-vous devenu plus grande si la mort n'avait brisé votre plume d'alcyon !
Je doute que nos contemporains raffolent de votre livre ! Car que conte-t-il sinon le chemin intellectuel d'un être qui depuis la prime enfance a décidé de vivre l'authenticité de sa mise en demeure dans la présence du monde. L'on ne naît pas poëte, l'on se forge la native volonté de le devenir. L'on vous reprochera votre position sociale qui a facilité les choses comme l'on se complaît à le dire. Mais il y a tant de bourgeois à l'esprit embrumé qui n'ont jamais eu le pressentiment d'une exigence quelconque de poésie en ce bas-monde qu'il n'en est rien.
Ce Livre de ma vie trace la figure d'un être d'exception. La preuve en est donnée ailleurs, dans l'oeuvre poétique d'Anna de Noailles. Mais notre époque a déserté les taillis éblouissants de cette sombre et altière futaie. Il faut relire Le coeur innombrable et les autres recueils de l'indomptable comtesse. Ils sont comme l'orgueilleux chant d'un Vigny qui aurait aimé la vie à en mourir de joie.
Espérons que cette réédition des mémoires d'Anna de Noailles sonne comme le signe avant-coureur d'une redécouverte d'un des plus importants poètes de l'entre-deux guerre. Il semble qu'il existe un frémissement éditorial depuis quelques mois qui tend à explorer les sentes oubliées de la littérature du vingtième siècle. Nous ne pouvons que remercier les Editions Bartillat de participer à ce combat de réorientation du débat littéraire.
LE LIVRE DE MA VIE. ANNA DE NOAILLES.
BARTILLAT. JUIN 2008.