Le cygne noir numéro 1 >> Intentions 2
LECTURES CROISEES par André Murcie.
LECTURES CROISEES
PHILIPPE BECK / PIERRE OUELLET
21 JUIN 2008
Une agréable rencontre dans la fraîcheur des bosquets du jardin de Mallarmé. A notre grande honte c'est la première fois que nous entendons parler de Philippe Beck et de Pierre Ouellet. Quand l'on saura que Phillipe Beck a consacré deux volumes de son oeuvre à Mallarmé vous comprendrez notre confusion. De poèmes, il est nécessaire de le préciser, deux recueils de poèmes et non pas de critiques. Un Mallarmé vivant en quelque sorte.
Pierre Ouellet nous vient du Canada. Nous aurions aimé en savoir davantage sur la vie littéraire de nos cousins d'outre-mer, mais le sujet n'est pas à l'ordre du jour, et l'on ne l'abordera même pas en fin de réunion dans ces moments informels qui mêlent échanges personnels cafés et petits fours. Pierre Ouellet est pour cette après-midi l'invité de Philippe Beck qui vient ici en voisin puisque actuellement en résidence au château de Blandy-Les-Tours.
Ce n'est pas un débat qui va opposer les deux participants, mais un entre-deux conversationnel, de deux poëtes qui lisent à tour de rôle quelques uns de leurs poèmes, loin de toute désagréable infatuation égotiste, dans le seul but de tisser des points de convergence entre le rapport métaphysique de Mallarmé et au monde et leurs propres avancées sur ces chemins de poésie qui descendent jusqu'aux portes de l'Hadès.
Le pari était osé, à trop parler de soi l'on risque d'oublier Mallarmé. Mais nos deux intervenants ne perdent pas le nord ( aussi septentrion ). Avec une élégance parfaite ils déclinent leur trajectoire personnelle selon celle du maître de la modernité poétique et depuis le temps que nous participons à des causeries diverses dans le cadre du Musée, ce sont les premiers qui ne s'acharnent pas à réduire la tentative mallarméenne à une écriture à hauteur d'homme de tous les jours.
Philippe Beck et Pierre Ouellet placent d'emblée Mallarmé en lui-même en tant que propagateur d'une démarche souveraine et orphique. S'ils ne négligent point la concrétude des intérêts du poëte, ils ne passent pas sous silence que la précision, que nous nommerons topographique – qui entre parenthèse est aussi typographique - de Mallarmé n'est pas un seul souci de gisement terrestre, mais bien celui de voyager vers les cimes d'un absolu.
Nous aurions dû rappeler que nos conférenciers avaient commencé leur discussion par l'affirmation que le langage produit du sens, comme l'orange que l'on presse donne du jus. Déclaration liminaire d'importance puisque voici deux poëtes qui élisent le sens et non la primauté de la forme. Cela n'a l'air de rien, mais il y a si longtemps que la prédominance lyrique du poème a été niée au profit des aspects formalistes de sa venue au monde, que ce ressaisissement d'une volonté d'exigence individuelle du poëte sur son oeuvre est des plus réconfortantes.
Ce qui ne veut pas dire que nous acquiesçons à tout. Tous deux sont un peu comme Platon. Ils ne reviennent pas de Syracuse, mais d'Hadès. Non pas qu'ils s'extraient de la bouche d'ombre, mais qu'ils humanisent la sombre caverne, pour la rendre habitable et continuer à filer le parfait amour avec Eurydice, qu'ils se refusent à renvoyer ad patres.
Philippe Beck et Pierre Ouellet ne traverseront vainqueurs l'Achéron qu'une seule fois. Mais dans le sympathique débat qui s'engage l'on fera l'impasse sur le doux Gérard et sur tout ce qui concerne l'ontologique différence entre la transcendance philosophique et l'aspect métaphysique du monde. Il y aurait beaucoup à dire, notamment sur cette écrasante armure d'humilité que le poëte moderne endosse dès que l'on en vient à parler de sa fonction symbolique ( nous rappelons que ce mot signifie opératoire ).
Car d'après nous non seulement on peut écrire de la poésie après les catastrophes du vingtième siècle, mais la royauté absolue de la poésie est d'autant plus nécessaire en ce début de vingt-et-unième siècle, que se met en place, dans ces jours mêmes que nous vivons, un arasement systématiquement de tout le patrimoine culturel de l'humanité au profit immédiat d'une déshumanisation marchande de l'espèce humaine, celle qui s'est construite durant des millénaires sur les modalités d'une sémantisation incessante et poétique du monde. La mort annoncée – et l'intelligentzia poétique actuelle participe avec un empressement auto-suicidaire douteux et stupide à sa propre élimination programmée - de la suprématie du poëte participe de cette mise en jachère poétique de l'imaginaire humain. Et contrairement à ce que d'aucuns prétendent la pauvreté de l'esprit ne conduit pas au bonheur. Mais à la dépossession de soi-même.
Cette abdication du poëte est d'autant plus insupportable qu'elle relève de schèmes crypto-chrétiens plus ou moins inconscients et qu'elle est la plupart du temps prônée et revendiquée par des individus qui se réclament d'un matérialisme philosophique ou dialectique. Le poëte n'a pas à renouveler l'erreur du Christ et à se faire homme. Il se doit de rester Olympien.
Le rôle du poëte n'est pas de joindre sa voix aux lamentations du troupeau désorienté et obéissant. Mais de lever bien haut les étendards de la révolte et de créer, partout où il se trouve, des îlots de résistance et de reconquête.
Bref ce fut une rencontre propice aux découvertes et à la réflexion. Merci à Philippe Beck et à Pierre Ouellet de ces heures fructueuses.
DU CÔTE DE CHEZ MALLARME : PHILIPPE BECK & PIERRE OUELLET