Le cygne noir numéro 1 >> Intentions 2
LA LIGNE DE FUITE. par André Murcie.

CHRISTOPHE DABITCH & BENJAMIN FLAO.

108 p. FUTUROPOLIS.

 

Où fuit la lyrique française ? Disons qu'elle ne remonte plus vers sa source originelle. Mais comme l'on ne peut empêcher l'eau de s'écouler du côté par où elle penche, puisque la littérature n'est plus à même de reprendre son legs, d'autres formes d'expressions s'en chargent. Notamment ce que l'on a souvent désigné par le très péjoratif vocable de paralittérature, comme si l'essence de la littérature n'était pas justement d'offrir par la fausseté des mots à désigner la réalité des choses, une déréalité plus vraie que nature.

 

En le siècle précédent, certains ont voulu se la jouer et ont parlé de surréalité. Mais lorsque le verbiage s'essaie à imiter le verbe de la révélation, nous ne sommes jamais très loin d'une vision globalisante et monothéique du monde et les chefs d'école endossent un peu trop vite la tiare étriquée de la papauté poétique. Bénis soient-ils ceux qui pensent sans honnir !

 

Mais Anatole Baju pourra-t-il entrer un jour dans le panthéon littéraire autrement que par la porte de service ? J'entends déjà les rimbaldiens de service s'insurger contre une telle lecture de La ligne de fuite. Le titre même de cette bande dessinée n'est-elle pas orientée vers l'enfant de Charleville ?

 

Que si, mais que non. L'intrigue de l'album est diaboliquemment centrée sur le problème des faux-rimbaud publiés en 1888 par Le Décadent, la revue d'Anatole Baju. L'affaire fit quelque bruit à l'époque. Dans le petit milieu littéraire. N'exagérons rien, mais assez pour que trois générations plus tard les surréalistes se soient offerts le renouvèlement d'une telle opération. Question publicité, André Breton détenait le grand art des opportunités.

 

L'on s'est très vite déchiré le cadavre de Rimbaud. Les disputes commencèrent avant même qu'il ne mourût. Verlaine s'était de droit et de devoir érigé en le tenant d'une orthodoxie titubante. Rimbaud était déjà un mythe, les premiers textes publiés par La Vogue avaient mis le feu aux poudres. C'était à qui n'aurait pas son inédit de Rimbaud. Comme cette denrée était encore des plus rares, en produire des imitations devint une tentation à laquelle Baju et Le Décadent ne surent résister.

 

Ne grimpez pas sur les destriers de la morale. Rimbaud lui-même avait pratiqué le pastiche à outrance. C'était déjà une mode au temps des Parnassiens. Satyrisme, saturnisme, étaient fort à la mode. Entre L'Album Zutique, le Dîner des Vilains Bonhommes, le club des Hydropathes, les Hirsutes, Les Dixains réalistes de Charles Cros, de Nina de Villars, de Germain Nouveau, les trente dernières années du dix-neuvième siècle renouèrent avec l'irrévencieuse tradition des gays sçavoirs des médiévales jeunesses estudiantines. Mais au lieu de s'en prendre à l'Eglise, l'on épatait le bourgeois.

 

Dans leurs notes finales, Christophe Dablitch et Benjamin Flao campent très bien la situation de cette génération perdue qui tente de survivre à la mort du rêve d'une humanité rénovée écrasé sur les barricades de la Commune. Le monstre de la modernité et de l'exploitation industrielle commença en ces années-là à dévoiler sa face hideuse. Pour surmonter la native répulsion que leur inspira cette face inhumaine, les poëtes cédèrent à leur tempérament, certains comme Verlaine n'en finirent plus de s'alcooliser dans les estaminets, ceux qui devaient former la cohorte symboliste migrèrent dans l'intérieur pays des brumes platoniciennes, et d'autres, nos Décadents se surpassèrent dans l'outrance moqueuse des stériles refus des compromissions carriéristes... Vous pouviez aussi de toute évidence mélanger les genres.

 

A l'autre bout de la terre, les thuriféraires rimbaldiens actuel ne le présentent jamais comme participant à ce grand mouvement de dépendance colonialiste initiée par l'Européenne patrie, Rimbaud était pour les jeunes générations une légende vivante... Le jeune Adrien missionné par Anatole Baju s'en va, s'enfuit à sa recherche.

 

L'on ne trouve jamais que soi-même. Au fur et à mesure qu'Adrien se rapproche de Rimbaud, le mythe s'écaille. A quoi bon marcher sur les traces d'un cygne, noir je vous l'accorde, lorsque celui-ci au sortir de sa puberté poétique s'est transformé en vilain grand canard commerçant ? L'impitoyable réalité du monde a rattrapé Rimbaud. Histoire d'un échec. Adrien s'arrêtera en si mauvais chemin. Eprouvera-t-il la nécessité de retourner sur ses pas ?

 

L'historiographie officielle a perdu la trace d'Anatole Baju. Nous possédons de sa plume une petite brochure daté de 1892, publiée chez Léon Vannier en 1904, sobrement intitulée L'Anarchie Littéraire, dans laquelle sous prétexte d'exposer les différentes écoles de poésie en lisse il règle ses comptes avec ceux, notamment Maurice du Plessys important personnage de La ligne de fuite, qui ont quitté le mouvement décadent pour se regrouper en l'école symboliste autour de Jean Moréas...

 

Entre les lignes on peut y lire la fatigue d'un homme blessé, meurtri et trahi. Anatole Baju reste une belle figure. Cet homme du peuple, ce fils un peu enrobé d'un petit instituteur, a dû retourner à l'anonymat du peuple. Son énergie le hissa quelques années en première ligne du mouvement poétique mais il ne fut jamais vraiment reconnu comme un pair par sa cour d'esthètes petits-bourgeois. En sa conclusion il prévoit le futur triomphe de la littérature sociale... Baju n'a que trente ans d'avance sur la naissance du parti communiste français. Son destin est à méditer par tous ceux qui voudraient s'essayer à comprendre comment des dadao-surréalistes de la première heure sont devenus les chantres du réalisme socialiste...

 

Les Décadents sont aujourd'hui bien oubliés. C'est dommage et injuste. Ils sont une des articulations poétiques essentielles qui permettent de comprendre l'ensemble du déploiement de la grande lyrique française qui court de Chénier à notre présent le plus actuel. Rendons grâce à Christophe Dabittch et Benjamin Flao d'avoir su faire revivre cette époque. Je vous laisse découvrir la beauté du dessin et de la couleur et le plaisir de l'intrigue romanesque très intelligemment imbriquée dans l'Historiocité biographique des personnages réels. A la notion de romansonge, nous ajouterons celle de poétiquemen(t)songe.

POUR ANATOLE BAJU  !

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