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LES DECADENTS FRANCAIS. MARC DUFFAUD. par André Murcie.
PATRICK EUDELINE PRESENTE
LES DECADENTS FRANCAIS. MARC DUFAUD.
422 p. Mars 2007. SCALI.
De Karibde en Scilla ! L'on savait bien que la France entière se foutait de sa Littérature comme de sa première quenouille, mais il fallait en venir jusque là ! Donc il n'y a plus que les rockers qui s'intéressent à la lyrique du dix-neuvième siècle. Voici donc nos poëtes favoris encartés entre Les 69 tribus du rock de Marc-Alexandre Millanvoye et les Groupies de Busty ! Remarquez, entre nous, que je râle pour la forme, j'ai comme idée qu'ils ne doivent s'y trouver pas si mal que cela et que ça doit les ravir de se reconnaître comme chez eux parmi tous ces jeunes gens quelque peu exagérés mais ô combien vivant de leur folle jeunesse ! Même qu'ils ne doivent pas en revenir d'être enfin exhibés hors des froides compilations universitaires qui embaument les vomissures d'examen.
La France a toujours eu une vision très littéraire du rock'n'roll. Vraisemblablement parce qu'au début des années soixante il n'y avait personne qui pigeait assez bien l'anglais pour comprendre les paroles. Alors on a imaginé. Et comme la fiction dépasse toujours la blême réalité quoiqu'en dise le vieil adage naturaliste, l'on a tout refait en plus beau, en plus grand, en plus classe. En Amérique le rock était une musique, a peine a-t-il foutu ses santiags sur notre sol qu'il s'est vu transférer une incroyable dimension mythique.
Ils nous ont refilé une musique populaire qui fleurait bon les pieds de cow-boy et la sueur des négros, et hop en moins de deux on en a érigé cela en Culture élitiste pour Européens patentés. Bien sûr j'exagère en peu, l'élite rock par chez nous fut toujours un peu sur la brèche des révoltes malsaines et dans les marges décadentes.
Décadent, j'ai dit décadent, ça tombe bien, voici un livre sur les Décadents français. Pour une fois qu'on a réussi à faire mieux que les autres en un domaine précis nous n'allons pas nous priver de cette si nationaliste appellation. En plus un gros volume présenté par Patrick Eudeline. Il a fallu que j'explique à mon libraire qui était ce zozo. Comment donc il y a quarante ans de cela il écrivait ses premiers articles dans Best, qu'il est passé par Actuel par la suite, et signe ces derniers temps chez Rock'n'folk, qu'il était le maître d'oeuvre d'Asphalt Jungle, vous en connaissez des choses bizarres, tout de même. Bien sûr, et je n'ai pas tout dit.
C'est comme les décadents français, j'ai la collection complète du Décadent derrière mon dos, dans ma bibliothèque, alors faut pas s'amuser à me remonter les bajoues, cher Anatole, avec des approximations à la noix de cajou. Ce Dufaud il a intérêt à n'aligner que du vrai. Sans quoi, il va s'en prendre plein entre les deux oreilles, là où les termites à fromage ont commencé à lui ronger le cerveau.
J'ai tout lu d'une traite. Au début j'étais un poil goguenard, il y a longtemps que j'ai fourré mon nez dans Les Jeunes France de Gautier, Les derniers Bohêmes de Firmin Maillard est un de mes livres cultes, et je ne vous raconterai pas comment j'ai oublié mon parapluie chez l'abbé Noël Richard l'inoubliable auteur du Mouvement Décadent, tout ça pour vous dire qu'il ne faut pas trop m'en raconter sur les Décadents...
Il s'est salement bien débrouillé Marc Dufaud. Je ne parle pas des dates, des oeuvres, et des hommes. A ce tarif-là, il mérite dix-sept fois la mort; imaginez qu'il ne dit pas un mot des virées nocturnes d'un Louis le Cardonnel et qu'apparemment il préfère prendre sa tasse de thé plutôt chez Miranda que chez Pierre Louÿs ! Oui, mais tout ça ce n'est que broutille de sansonnet. Des crimes inexpiables certes, mais sur lesquels nous consentons à fermer les yeux.
Il manquera toujours un bouton de guêtre, même que parfois il manque même la guêtre entière. Pour ce genre de livre ce n'est pas la quantité qui compte. Que les râleurs s'en aillent farfouiller à leur aise dans les fichiers de la Bibliothèque Nationale, il est sûr qu'ils en reviendront avec la pièce rare, unique et inconnue du monde entier.
Non ce qui importe au plus haut chef, c'est l'articulation. Car il ne s'agit pas d'empiler les connaissances les unes sur les autres comme les cercueils dans la fosse commune, mais de leur donner sens et signifiance en expliquant les lignes de force d'un tel amoncèlement de livres et d'idées. Les hommes ont en plus la sale manie d'abandonner les idées chaque fois qu'ils changent d'âge, de mode et de rue. Dans ce capharnaüm égrégorial une chatte ne reconnaîtrait pas son petit Chat Noir. Et pourtant il est des sentes secrètes qui mènent tout droit de la torpeur morbide des Fleurs du Mal, aux derniers chansonniers qui s'égosilleront chez Salis... Ce n'est qu'un exemple, parmi cent autres. Le dix-neuvième siècle est d'une foisonnance extrême. L'on y trouve de tout si inextricablement mêlé que l'on y perd son latin mystique en moins de temps qu'il n'en faut pour réciter sa première déclinaison.
Alors laissez-vous prendre la main par Marc Dufaud, et laissez-vous guider. Vous aurez l'impression ( seulement l'impression ) de devenir intelligents et d'atteindre à la clarté supérieure des plus insolubles arcanes. De toutes les manières il vous serait difficile de vous perdre. Le dix-neuvième siècle a tout inventé, la poésie roc(k)oco, les vieilleries de l'art nouveau et surtout notre modernité. Vous pensiez partir en une agréable croisière pour un ancien pays où tout serait luxe, calme et volupté ? Pour les voluptés vous serez comblés, saphismes, homosexualité, chasteté et luxures, petite filles et zoophilie, ne poussez pas il y en a pour tous les goûts, hypocrites lecteurs. Avec en plus l'enfer de la drogue, pavé de mauvaises intentions !
Ce dix-neuvième siècle nous ressemble comme deux gouttes d'eau. Il pue la merde, l'ennui, et la bêtise généralisée. L'argent est roi, les élites vénales et les rebellions populaires aux abonnés absents. C'est sans doute pour cela qu'il nous fascine tant, Marc Dufaud nous sussure-t-il à l'oreille.
Bien sûr, ils avaient déjà Crowley, mais pas encore Led Zeppelin. C'est que leurs rockers s'auréolaient du doux nom de poëte et qu'ils osaient marcher à l'avant de leur siècle, un rictus démoniaque aux lèvres, et le signe du désastre au fond de leurs prunelles. C'est ainsi qu'ils possédaient une beauté d'être et une énergie d'âme que nous oubliées depuis trop longtemps.
Et puis, il y a ce si beau portrait de Villiers de l'Isle-Adam ! L'exemple irréfragable de la grandeur littéraire par excellence.
NOUS SOMMES TOUS DES DECADENTS !