Le cygne noir numéro 1 >> Intentions 2
MARIE DE REGNIER. ROBERT FLEURY. par André Murcie.
Préface de Geviève Dorman.
321 p. Collection Texto. Mars 2008.
Ni plus, mais plutôt moins - je n'ai pas la possibilité de vérifier mais ils ont dû sucrer le cahier d'iconographies adjacent - que la réimpression en poche de l'édition originale de 1990. Ils auraient mieux fait de sabrer la longue introduction qui ne fait que résumer le contenu du texte de Robert Fleury. L'on y apprend une seule anecdote, des plus honteuses, Geneviève Dorman n'ayant à l'époque de son premier livre aucune idée d'un certain Gérard d'Houville qui le chroniqua dans La revue des deux mondes... Le cas est à rapprocher de Dominique Bona qui dans son liminaire à Les yeux noirs nous fait part de sa révélation du continent Louÿs tout à fait par hasard chez un marchand d'autographes en train d'exposer des photos de Marie de Régnier. Quelle profonde inculture de base ! En ces temps-là il suffisait pourtant de lire les petites notes du manuel scolaire Lagarde et Michard pour accéder à quelques lueurs sur cette constellation littéraire...
Robert Fleury a tellement combattu pour réinstiller en nos lettres une véritable connaissance de la personne et de l'oeuvre de Pierre Louÿs que l'on ne s'étonne point qu'il ait fini par consacrer toute un volume à Marie de Régnier son amante célestueuse. Certes depuis ces années de reconquête mémorielle méthodique une superbe exposition à la Biblothèque de l'Arsenal à permis au grand public de se familiariser avec l'égérie affichée de cette littérature fin de siècle dont le bon goût officiel nous commande de nous détourner avec des mines dégoûtées.
Mais pour nous qui tenons cette queue du symbolisme pour les derniers grands feux de la littérature française en le vingtième siècle, nous n'avons que faire des remontrances des censeurs de l'esprit moderne. La première destinée de Marie de Régnier se confond avec celle de Pierre Louÿs. Si plus tard André Breton devait se gargariser de l'expression toute livresque d'amour fou, c'est bien Louÿs qui déploya en sa chair et en ses livres l'impure notion d'érotisme fou.
Mais tout cela est aujourd'hui trop connu pour que nous nous attardions sur cette partie de la vie de Marie de Régnier, nous préférons suivre les divines galippettes de notre héroïne avec ses nouveaux et nombreux amants. Certains s'alarmeront de la cruauté de Marie vis-à-vis d'Henri de Régnier à qui elle fait jouer à grande échelle le rôle du cocu volontaire et tenir un peu trop souvent la chandelle du ridicule qui ne tue pas, mais qui vous scie une réputation en moins de deux.
L'on a beaucoup glosé sur la faiblesse et l'acceptation de Régnier le ravalant au rang inférieur des êtres veules et lâches. N'ira-t-il pas jusqu'à devenir l'ami des amants de sa femme et pire jusqu'à pousser ses plus fidèles admirateurs dans ses bras ? Certains qui recherchaient auprès de Régnier un maître ont aussi trouvé juste à ses côtés une adorable maîtresse. De l'ether poétique on bascule très facilement dans le boulevard le plus libidineux.
Pierre Louÿs a beau s'émerveiller et se vanter d'avoir eu Marie vierge après deux ans de mariage, il n'en reste pas moins atteint du même mal que son rival heureux. Tous deux souffrent - et en cela ils sont les parfaits représentants emblématiques de leur génération et de tous ceux qui vont se succéder dans la couche de leur royale concubine - d'idéalité de la femme. La femme avec un F majuscule qu'on l'entrevoit comme femme-fée, femme-fleur ou femme-foutre. Chaque fois que Louÿs n'aura, au sens le plus platement de l'expreession, besoin que de tendre la main pour cueillir la rose offerte en le jardin éclose, il sera pris d'un irrésistible besoin de boucler ses valises dès le lendemain matin et de mettre au moins toute l'étendue de la Méditerrannée entre lui et la cueillaison retardée de son rêve. Vaudoyer qui plus tard lui succèdera, en viendra à proposer à Marie, toujours bonne fille acceptante, des périodes de chaste abstinence... A peine ont-ils glissé leur queue en le dédui follet que nos poëtes ressentent leur l'âme languissante brûler de par là où ils s'aventurent. L'accomplissement charnel leur est métaphysiquement insupportable.
Et même si les amants parviennent à l'apogée, le Pervigilium Mortis de Louÿs en témoigne, ces messieurs sont atteints, d'irrémédiable manière, du mal du sexe. Gageons qu'Henri de Régnier a dû lui aussi savoir jouir des errements de sa femme. Très symboliquement le seul homme qui saura prendre Marie de Régnier et en user d'elle en tant que femelle soumise à sa verge, conquérante et dispendieuse de voluptés, participera d'un autre horizon culturel éloigné du vivier habituel dans lequel Marie choisissait ses victimes consentantes. Le seul de ses amants dont Henri de Régnier se prévaudra de quelque haine sera ce Bernstein un peu trop ostensiblement juif et surtout si éloigné des vélléités éphébiques de son milieu littéraire. Nous sommes en 1910 et l'Affaire Dreyfuss a laissé quelques semences. Le contraste est saisissant si l'on compare Bernstein avec celui qui consolera Marie de cete passion charnelle par trop masochiste. El condotierre en personne, Gabrielle d'Annunzio, le grand thaumaturge de la parole sacrée, mais aux caresses lénifiantes et peu porteuse de ce feu prométhéen que son verbe promet de rejeter avec la force et l'amplitude d'un volcan en éruption...
Marie de Régnier vieillira doucement. Elle enterrera toutes ses amies et tous ses amants sauf Vaudoyer qui prononcera son éloge funèbre. Elle s'éteindra en février 1963. Il y a longtemps qu'elle n'est même plus un nom. Louÿs, Régnier, leur fils Tigre, tous ont déjà basculé dans la tombe, et l'oubli qui tombe sur cette phalange semble inéluctable. C'est dans les brocantes et chez les bouquinistes qu'une nouvelle génération d'admirateurs recueillent les précieuses reliques, les couvertures jaunes des collections populaires de Le Livre de Demain publiées chez Arthème et Fayard, que l'on récupère pour un ou deux francs ! Les plus chanceux ont droit aux Poésies de Gérard d'Houville, pour quelques francs de plus ils entrent dans l'oeuvre d'un très grand poëte. Mais en ces temps de disette poétique qui s'en soucie !
GERARD D'HOUVILLE L'OUBLIEE...