Le cygne noir numéro 1 >> Intentions 1
EST-CE QUE TU M'AIMES ENCORE ? MARINA TSVETAÏEVA. RAINER MARIA RILKE. par André Murcie.
CORRESPONDANCE présentée, annotée et traduite par BERTRAND PAUTRAT.
152 p. Janvier 2008. RIVAGES POCHE / PETITE BIBLIOTHEQUE.
Pas moins de cinq volumes de Rainer Maria Rilke dans cette élégante collection de poche, nous apprécions cette défense et illustration d'un des plus grands poëtes européens.
Marina Tsvétaïeva a le vent en poupe. Depuis deux décennies. Depuis la chute de l'URRS si l'on veut être plus précis. Avant l'écroulement de l'empire des Soviets, rares étaient ceux qui s'aventuraient à évoquer sa lointaine figure. Mais depuis que l'on peut cracher sans de danger sur les statues de fer rouillé de l'ombre de Staline l'on a ressorti en grande pompe la poétesse de la naphtaline du goulag poétique. Elle est devenue – les morts ont le terrible avantage de se laisser revêtir de tous les habits neufs du ressentiment général sans protester - l'égérie subliminale de l'intelligentsia libérale. Les petits-fils de ceux qui l'ont laissé patauger dans la misère la plus noire lors de son séjour français sont aujourd'hui les premiers à dénoncer l'injustice de son sort cruel.
Curieuse correspondance ! Ménage à trois devrait-on dire même si le premier amant putatif Boris Pastercnak reste coincé dans l'armoire rouge. L'histoire ne pouvait que mal se terminer. Il faut dire qu'elle avait très mal commencé par cet amour fou que Pasternack s'était découvert pour Tsvétaïeva, une poétesse blanche exilée en France qu'il avait plusieurs années auparavant rencontrée sans que de notables accointances se soient produites. Mais vue de loin au travers de ses poèmes, Marina devient plus que désirable. Les amants de papier échangeront maintes lettres dans lesquelles ils se jurent un amour absolu.
La jonction Pasternack-Stvétaïa s'effritera d'elle-même lorsque Boris fera rentrer le loup Rilke dans la maison fantôme de leur amour. Marina change de cheval poétique, à un jeune artiste prometteur mais bridé par la situation révolutionnaire elle préfèrera le vieux maître, retranché dans sa solitude. Pasternack s'effacera de lui-même empêtré dans ses propres attachements tant familiaux que politiques...
Ce volume, très bien introduit par Bernard Pautrat nous livre donc la correspondance exaltée échangée par nos amants qui ne se croiseront jamais. Le terme correspondance paraît bien mal choisi ! Il s'agit plutôt de deux chants parallèles qui ne de recouperont pas. Nos deux chanteurs interprètent leur rôle à la perfection. Marina la Diva entêtée et capricieuse, véritable Castafiore de la déclaration orgiaque, terriblement femme jusqu'à la carricature de la frénésie hystérique. Rilke joue le ténor, de bel canto, celui pour qui la belle se pavane en longues jérémiades nuptiales, refermé en lui-même, en sa tour d'ivoire de Muzot, indifférent à tout sauf à la beauté de ses propres chants orphiques. Pas besoin d'avoir un doctorat en psychanalyse pour comprendre que Rilke est encore trop abasourdi par la parturience de ses Elégies pour entrevoir la quelconque charnélité d'une pâmoison énamourante.
Nos deux acteurs jouent à la perfection, le duo final est des plus déchirants. Rilke y met tant de coeur que pour sauver l'impalpable minceur de l'intrigue énanescente il n'oublie pas de mourir ! Notre poëte a toujours su se tirer des entourloupes les plus sqameuses avec une exemplaire délicatesse. Une dernière plainte de Marina ( Burana ) en veuve inconsolable – ne nous trompons pas nous sommes en un épouvantable mélodrame romantique, et non dans Prélude et Mort d'Yseult. Après l'agonie du cygne notre héroïne s'en remettra et partira pour de nouvelles aventures.
Nous sommes déjà au début du deuxième quart du vingtième siècle, après la guerre de 14 et après la révolution russe, juste avant la montée d'Hitler au pouvoir. Notre modernité avance à pas de géant et cette correspondance nous semble datée, vieillote, d'une autre époque, d'une autre sensibilité. Comme si la vie de Rilke était en retard sur son oeuvre. C'est peut-être pour cela qu'il s'est dépêché de mourir.
EST-CE QUE TU M'AIMES ENCORE ?
CORRESPONDANCE MARINA TSVETAÏEVA - RAINER MARIA RILKE;