Le cygne noir numéro 1 >> Intentions 1
LA PÊCHE AU BROCHET EN MAI 68. MICHEL MARMIN. par André Murcie.
L'insolence du titre dénonce le libre esprit de Michel Marmin. Encore faut-il se rappeler que la pêche au brochet n'est pas un sport de tout repos et que ce renommé ésocidés possède des dents aigües entre lesquelles il ne convient de n'aventurer ses doigts qu'avec grande prudence. Vu la minceur du volume, l'on peut même se dire que les Editions Alexipharmaque sont rentées en quelque sorte bredouille de leur partie de pêche : à l'annonce du titre nous avouons avoir rêvé d'une autobiographie intellectuelle d'une des intelligences les plus curieuses et les plus entreprenantes de ces cinquante années : cinéma, musique, politique, littérature, Michel Marmin a accumulé une telle connaissance qu'il devrait se faire un devoir de nous en restituer la substantifique moëlle en un ouvrage sommatif qui aurait toutes les chances de remettre à l'heure toutes les pendules de la modernité.
En attendant cette machine de guerre que nous appelons de tous nos voeux, ne boudons pas le pur plaisir de cette pêche au brochet en Mai 68. Le livre est divisé en trois parties, l'écume évènementielle du torrent, l'aval et puis l'amont de ce long fleuve intranquille de l'Histoire des hommes.
Michel Marmin a vu davantage qu'il ne l'a fait Mai 68. Non pas qu'il serait individu à se garer précautionneusement du feu pour mieux en retirer les marrons une fois la grande flambée terminée, mais parce qu'il occupa, de par le seul hasard professionnel, un des postes d'observation les plus privilégiés. Embauché au Service de Recherche de l'ORTF il fut au contact direct de Pierre Shaeffer, d'André Harris, André Rouxel esprits frondeurs qui au travers d'émissions aussi différentes que Seize millions de jeunes ou Les Shadoks bousculèrent quelque peu le ron-ron pré-établi des représentations officielles.
De cette immersion dans les coulisses de la future société du spectacle Michel Marmin retiendra la double nécessité d'un regard indépendant et dépourvu de tout a priori dogmatique sur les évènements et les hommes. Mai 68 reste une des plus grandes manipulations in vivo du mouvement social. La souris révolutionnaire ne sortant de son trou que pour accoucher de la montagne du changement dans la continuité... A gauche comme à droite, l'on fit tout ce que l'on put pour que rien ne bougeât vraiment dans les rapports de domination habituels. Au jeu du poker menteur l'on ne hasarde surtout pas le capital si difficilement accumulé par la lutte des classes... A trop vouloir gagner l'on pourrait trop perdre. Nous entrions dans une nouvelle ère de guerre d'usure aux cartes biseautées. Malgré les gesticulations démagogiques de tous bords se mettait place, dès cette époque, l'instauration de nouvelles féodalités des plus prégnantes...
Pas étonnant que Michel Marmin saute allègrement sur les cinquante années de luttes qui suivirent pour se ressourcer dans la nostalgique problématique de l'avenir ouvert. Il intitule modestement cette partie Chanson, mais il faut l'entendre en le même sens que Gérard de Nerval nommait ses premières poésies Odelettes. Vers d'innocence et d'expérience, voués à fêter ses petits-enfants, la ronde sans cesse recommencée du mystère des premiers Valois, le sang générationnel toujours royal des transmissions héréditaires d'un goût immodéré d'une liberté à reconquérir. Le témoin est passé, il court, il court le furet de la poésie et des choix futurs. Il ne reste plus qu'à faire confiance aux lointaines éclosions.
La monographie finale consacrée à Beaufort-en-Vallée modeste bourgade de l'Anjou et berceau de la filiation marminale est à entendre comme une remontée aux sources. Une tentative de compréhension de comment notre destinée individuelle se forge dans les méandres d'une fondation historiale et collective. Nous sommes les fils de notre propre individuation aléatoire en même temps que les passeurs d'une mémoire générationnelle ininterrompue depuis la glaise paléolithique. Incertitude de notre avenir, brouillard de nos origines. Ne sommes-nous pas comme le brochet méfiant qui monte la garde des eaux vives que les laitances passées inconnues mais inoublieuses lui ordonnent de régenter...
Un beau livre, de Michel Marmin, qui est à lire comme une méditation sur notre grande et simple mesure d'homme. Et puis ces vers, qui touchent à l'immémorialité de la beauté et classent Michel Marmin parmi les plus purs poëtes de nos temps ferrugineux.
LA PÊCHE AU BROCHET EN MAI 68. MICHEL MARMIN.
84 p. Collection Les Réflexives. ALEXIPHARMAQUE EDITIONS.
BP 60 359. 64 141 BILLERE CEDEX.
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