Le cygne noir numéro 1 >> Intentions 1
SIGNES SEMENCES. CHRISTOPHE LIRON. par André Murcie.

Beau livre. Bel objet. Beaux poèmes. Arrêtons les compliments, je n'aimerais pas induire le lecteur en erreur. Non ce n'est pas un bon livre écrit par un auteur de qualité, le tout remarquablement bien présenté. C'est cela bien sûr, mais si ce n'était que cela, la chose serait tout compte fait d'assez peu d'importance. Il se produit une telle pléthore de livres honnêtes, d'un niveau supérieur à la moyenne, que le fait d'en commettre un de plus ou un de moins en devient insignifiant.

 

Certes il se fabrique aussi chaque jour quelques dizaines d'ouvrages d'une inutilité poétique avérée, mais notre but en cette chronique est de nous intéresser pour une fois à un évènement poétique d'importance qui fasse vraiment sens. Car répétons-le, ce recueil de Christophe Liron n'est pas un simple ouvrage parmi d'autres.

 

L'on a raison de se méfier. Depuis la relecture d'Héraclite par Heidegger, tout et n'importe quoi n'en finissent plus de faire signe. Mais le titre de Christophe Liron persiste et signe. Signes donc, comme autant de bibelots ramassés le long du chemin d'une vie d'homme que l'on prendra plaisir d'exhiber dans la vitrine dédicatoire que l'on prépare avec le plus grand soin pour les visiteurs futurs. Et que je te polisse le galet ramassé sur la plage de mes vingt ans et que je te dépoussière la plume des songes que le vent trentenaire apporta.

 

Mais que mettre d'autre, dans un livre de poèmes demanderont les esprits ingénus ? A part poèmes, photos, dessins, débris d'enveloppes, dédicaces et préfaces amicales, l'on a vite fait le tour des intimes épaves de toute une existence. Christophe Liron ne se prête-t-il pas aux exigences du genre avec un plaisir évident ? D'anciens poèmes des années soixante-dix et décennies suivantes, des reproductions et divers crayonnés, tout le bric-à-brac, de bric et de broc, des expériences accumulées dont il bat avec insistance le rappel asur le temps-temps des années perdues et retrouvées.

 

Osons le dire, ces sympathiques collections résiduelles ne nous agréent point, et le livre de Christophe ne se déclinerait-il que selon cette modalité matérielle nous ne lui aurons consacré qu'une rapide notule. La poésie n'a pas à s'encombrer de souvenirs glanés dans les circonstanciels méandres de l'existence terrestre. Sans quoi elle se refuse à tout arpentage orphique qui relève de ses plus secrètes prétentions. Et c'est ceci qui nous intéresse chez Christophe Liron, cette inadéquation parfaite entre l'objet que nomme sa poésie et le fait même de sa convocation oraculaire.

 

Les mots de Christophe Liron n'agrippent pas à la chose qu'ils désignent. Ils n'englobent jamais de leur gangue excrémentielle la réalité du monde, au contraire ils en dévoilent l'irréductible présence par leur déportation incessante en les lacs et entrelacs du langage. Jeux de mots, qui sautent à cloche-pied l'incongruité de l'objet et retombent à côté - en-deçà ou au-delà du physique. Glissements sémantiques qui chutent dérapent et buttent sur la rotondité de la chose qui refuse de se laisser séduire, piéger, enfermer par le mot qui dans la langue de nos jours la contient, la cache, l'enveloppe la transporte, et l'échange dans l'universelle prostitution du vil commerce intercommunicationnel.

 

Il est facile à n'importe quel poëte de le théoriser, plus difficile de le prouver. Dans les faits il faudrait que le recueil se transformât en coffret que l'on ouvrirait et dont le lecteur-officiant sortirait quelques objets-symboles qu'il conviendrait de manier et de déplacer comme les pièces d'un jeu de go ou d'échecs métaphysique.

 

Christophe Liron a dû longuement caresser cette éventualité. Il a même essayé, plus ou moins inconsciemment, de la mettre en pratique. De ses doigts habiles voici des années il a tiré du néant tout un peuple d'abîme et de cuir. Les célèbres mustoffs, ces poupées de vide montées comme des tipis d'inanité à la face du monde. Il est même des touristes innocents qui en ont acheté et qui, en toute bonne foi esthétique, ont dû les déposer religieusement sur les crédences de leur salon ne se doutant point qu'ils ouvraient dans leur modeste living-groom de véritables soupiraux de communication astrale avec la béance du monde. Avec un peu de chance certains ont-ils peut-être depuis traversé deux fois vainqueur l'Achéron. L'on peut toujours rêver !

 

Donc Christophe Liron a refusé pour son recueil sa métamorphose en coffre à pirate. Il a préféré creusé en une autre direction. L'adage est connu, si l'on ne peut s'élever vers le haut, l'on s'envolera vers le bas. Jamais plus bas que le livre, jamais plus bas que sa peau. La poésie n'est pas un jeu de mots, sans quoi elle ne serait que futilité inopérante. Il ne s'agit pas de faire signe pour faire signe. N'importe quelle feuille agitée par un moindre vent aléatoire fait semblant de quelque signe alors que son mouvement d'acquiescement ou de négation ne répond à aucune demande, ne signifie pas autre chose que son propre coup d'aile à être le coup de son aile ou l'aile de son coup.

 

Tout signe se doit d'être fécond, de s'ouvrir à autre chose que sa propre identité. Semences, le poëte trace un sillon. A même la pelure de l'oeuvre, que ce soit dans l'imperceptible boursoufflement de la peau coloriée comme rajoutée sur le tatouage de la page, comme un scotch qui tenterait de boucher les interstices métaphysiques des improbables jointures du monde des choses d'avec le mode récapitulatif de l'écriture mémorielle, ou pire selon le méthodique palimpseste, l'aléatoire grattage du recouvrement des choses par le mot jusqu'à opérer l'irréparable, l'ineffaçable trou de la page découpée selon la transparente vacance des vocables éliminés.

 

Il reste encore à donner un sens au trou de la page. Sans quoi sa béance équivaudrait au noircissage du feuillet, le poëte jetant l'encre pour s'arrêter de dire, n'ayant plus rien à dire, mais Christophe Liron est de ceux qui sèment pour dire encore et encore. Et les fines lamelles de vide qu'il découpe dans ses pages épousent le dessin de l'entrejambe du corps de la femme, comme métaphore de cette peau dans lesquelles il faut se glisser pour naître au monde ou connaître la petite mort de nos grandes attentes. Le poëte se doit de risquer sa peau, et surtout celle des autres. Seule manière d'atteindre à l'interconsciencisation phénoménologique des êtres qui se dispense de l'avoir des choses et des mots.

 

Signes Semences est à méditer, car pour une fois l'acte poétique n'est pas seulement magnifié par les mots mais par une mise en page opérative qui repousse les osseuses limites du stupide et dichotomique couple linguistique signifiant / signifié pour le métamorphoser en l'extravagante harmonique du signe qui se fait chair. Du signe qui se fait signe du signe et annule le péremptoire écart entre le signe et l'acte.

 

Comme quoi la distance entre le cygne mallarméen et l'hiron d'elle est plus courte que ne pourraient le laisser penser les thématiques respectives si divergentes. Ce recueil de Christophe Liron nous est cher, car il réoriente de par son inventivité scriptuelle toute une réflexivité poétique contemporaine qui depuis des décennies a déserté les chemins qui ne mènent nulle part pour emprunter les impasses pédagogiques de l'insignifiance banalisée.

 

Important. Indispensable. Décisif.

 

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