Le cygne noir numéro 1 >> Intentions 1
Paul Valéry par Michel Jarrety par André Murcie.

Un monument. Michel Jarrety ne s'étant point distingué par quelque prouesse sportive il a toutes les chances de ne pas être reçu pour quelques hommagiales agapes par le Président de la République. Et pourtant si l'on reste sidéré par le labeur acharné qu'a dû exiger une telle entreprise l'on ne peut surtout se défendre d'une véritable émotion admirative devant un tel titanesque effort d'exhaussement de la pensée française que fut la tentative valérienne de forcer les portes opératoires de la puissance de l'esprit humain.

 

Nous employons le terme de pensée française en le dépouillant de toute connotation nationaliste, nous désignons par cette expression cet effort de notre littérature de Du Bellay à Montaigne, de Diderot à Chénier, à recouvrir les voies d'une pensée, que nous nommerions civile, à l'écart des bêtisiers religieux et des pandémies philosophiques par trop systémiques. Pas plus ni moins que la reprise de ce chemin d'éclectisme cicéronien tout autant entaché des plus hautes exigences d'une vaste culture que d'une volonté d'une efficience toute pragmatique.

 

Pour son ouvrage Michel Jarrety a eu la permission familiale de consulter et d'user à son aise toutes les archives Valéry, privées et publiques, cette biographie regorge donc de milliers de détails d'une précision absolue. Valéry ayant la manie heureuse de garder systématiquement le moindre bout de papier afférent de près ou de loin à son activité littéraire, c'est à dire existentielle, les aficionados du poëte se doivent de se procurer ce livre fourmillant d'inédits que de fait ils considèreront très vite comme un appendice des plus précieux à leur bibliothèque valérienne personnelle. Mais il serait avant tout souhaitable que ce volume ouvre dans la conscience de nos élites littéraires – il est sûr que cette expression n'attirera que risible commisération de tous ceux qui ont déserté les rangs de cette poëtique phalange pour s'enrôler dans les rangs utilitaristes des travailleurs de l'écriture médiatique - la nécessité d'une ré appropriation de l'entreprise de pensée valéryenne.

 

Que les amateurs de Valéry ne se découragent pas. Les deux cents premières pages ne leur apporteront pas de révélations fracassantes, le jeune Valéry est des mieux connus. Sète, Montpellier, la nuit de Gênes, les rencontres capitales avec Pierre Louÿs et André Gide, ces années que nous nous permettrions de nommer mondoriennes ont été déjà explorées maintes fois par les chercheurs, ne serait-ce que les derniers travaux parus sur Pierre Louÿs depuis le début du millénaire qui en ont suffisamment éclairé les recoins les moins exposés.

 

Ce qui n'empêche point une certaine ambigüité apparente de Valéry. L'on a répété à satiété la formule à l'emporte-pièce du dix-neuvième siècle débutantant avec Lamartine par une poésie de la religion et finissant en le symbolisme par une religion de la poésie. Comme par hasard Valéry s'amuse à prendre à contre-pied cette si généralisatrice sentence. Ses premières poésies ne furent réunies que bien plus tard dans L'Album de vers anciens, mais c'est là une oeuvre a posteriori, qui ne recoupe en aucun point le projet de son initial recueil – dans ma jeunesse je m'étais d'ailleurs amusé à essayer de le reconstituer à partir de notes de La Pléiade. Comment un esprit aussi profondément, nous ne dirons pas irréligieux car il y a dans ce terme des relents anticléricalistes militants à mille lieues des engagements idéologiques du jeune Valéry, mais areligieux, a-t-il pu se complaire à dessiner les inquiètes macérations de l'âme dolente des ferveurs catholiques ?

 

Il est inutile de chercher la réponse que nous pose une oeuvre valérienne dans cette oeuvre même car celle-ci est déjà une réponse possible de la question qu'elle sous-entend. Tout jeune Valéry a déjà entrepris cette démarche toute rimbaldienne de dépossession de soi-même. Le Je est un Autre du poème de Charleville il ne l'entendra jamais comme l'insensée pluralité des autres qu'il pourrait être mais comme l'abstention de soi-même à soi-même. Mallarmé expliquera que le maître est allé cherché de l'eau au puits de l'absence. Valéry endosse la sourde spiritualité du jeune prêtre pour mieux éloigner le lecteur de la source de ses plus pures intellectualités.

 

Plus tard La Jeune Parque participera d'une même démarche mais il refusera alors à sa jeune héroïne littéraire de se vêtir du moindre oripeau. La tueuse s'éveillera mais ne prendra aucun masque dans la galerie. Jusqu'au titre du poème qui est là par pure désignation : car selon une stricte logique mythologique que serait-ce que ce personnage mortuaire qui prendrait le parti final de la vie ! Mais envisager une prométhéenne interprétation toute shelleyenne de ce texte serait ridicule.

 

La poésie de Valéry est une poésie lyrique dont on a évacué le sujet pensant. Le Parnasse avait déjà tordu le cou au poëte mais il l'avait remplacé par l'histoire des civilisations. Dans la poésie de Valéry celles-ci ne sont pas mortelles, mais déjà mortes et enterrées. La défiance de l'Histoire plus tard prônée par Valéry vient de loin : de ses principes poétiques, il s'agit de couper court à toute signifiance extérieure possible qui pourrait avoir lieu dans le miroir du poème. Très dialectiquement le surréalisme tentera de réinvestir le monde à l'intérieur du poème en faisant de ce dernier le reflet de son incohérence supposée. Totale, historiale, et sociétale avec Dada et son nihilisme anarchisant, partielle et relative avec Breton qui s'attachera à recomposer les lois invisibles et inconscientes d'une beauté sauvage irradiante.

 

Par contre la biographie de Michel Jarrety devient un instrument incomparable pour comprendre le retrait et le silence valérien durant près de vingt ans. Une évidence s'impose : Valéry a très mal vécu cette période. Davantage à son corps défendant qu'acceptant. Il n'est pas étonnant que les deux poëtes majeurs, Rimbaud et Valéry, qui se soumettront à cette ascèse soient deux provinciaux plutôt désargentés.

 

Les milieux littéraires, comme tous les autres milieux mais encore davantage quand l'on pense à cette dévotion aux chefs-d'oeuvre absolus de l'esprit humain qui motivent l'orientation de l'impétrant, sont de véritables paniers de crabes. Et même si l'on parvient à gagner les casiers les moins tumultueux et les plus désintéressés, l'on ne s'en trouve pas moins heurté par le jeu tout conventionnel de la comédie humaine. Ressentie selon une certaine déclivité azuréenne l'aura mallarméenne n'en empeste pas moins la paille fétide des littérateurs excrémentiels. Valéry aura le bon goût de ne pas faire semblant de ne pas se boucher le nez. Son intimité avec le Maître proviendra justement d'avoir exigé de Mallarmé la levée du dernier masque de la dernière idole : la poésie. Qui se doit de se reconstituer de son seul néant. Création ex nihilo. La seule véritable. L'on comprend pourquoi dans la Bible le Seigneur qui se promène dans son jardin interdit le fruit de la connaissance à ses futurs et indésirables disciples. Le diable s'est trompé, ils ne seront pas comme des Dieux, mais plus que des Dieux. Mort à l'Intelligence.

 

Les tronçons du Serpent n'encombrent pas Charmes par hasard. Car à proprement parler, de quoi parlent La Jeune Parque et Charmes, je les ai lus assez de milliers de fois et recopiés avec tant de soin, pour pouvoir me prévaloir d'une réponse de qualité. De rien, ou de pas grand-chose, ou d'eux-mêmes. Cochez la case de votre choix. Il ne s'agit que de subtiles variations sur leurs propres développements, une autoexsudation de leur propre forme puisée à une tradition millénaire. Française, latine, grecque, si l'on veut quelques rhumbs directionnels d'assez haute précision. La mer qui bat le rivage recommencé se change en écume, que le vent volatisera si rapidement. Qu'il vaudrait mieux l'oublier mais il faut bien s'emplir la voûte crânienne de quelques idées disparates si l'on ne veut pas s'ennuyer à mourir. De toutes les façons l'on mourra, autant donc ne pas se raser à cette tâche existentielle.

 

Donc, à chacun son Igitur, Valéry choisit de se retirer de la vie littéraire. Mais un peu comme nos chanteurs modernes qui nous font leur come back tous les deux ou trois ans, il va rentrer dans sa stratégie d'effacement à reculons. D'abord il continuera de fréquenter plus assidûment ses anciens amis, tous littéraires, puis avant de se taire soi-disant définitivement, n'en faisant qu 'à sa teste, il écrira coup sur coup deux chefs d'oeuvres la Soirée et le Vinci, excusez du peu, et marquera si souvent la velléité de préparer un volume ou de prose ou de vers que cette rétention scripturaire nous apparaît en fin de compte des plus suspectes.

 

Nous ne parlons même pas des travaux de démolition et de reconstruction entrepris dans les Cahiers. Nous ne croyons point aux actes gratuits. Déjà dépité de devoir devenir un travailleur salarié Valéry s'est cuirassé d'orgueil et s'est offert le luxe suprême d'une danseuse – ô Degas ! -qui ne passerait jamais sous les fourches caudines des compromissions patelines qu'exige la réussite d'une carrière littéraire.

 

Les meilleures résolutions ne durent qu'un temps et l'on sait ce qu'il advint de l'observance de tels préceptes. Une fois le succès de La Jeune Parque et de Charmes édulcoré il lui fallut monnayer vivement sa pitance. A coups de conférences aux quatre coins de l'hexagone et bientôt de l'Europe. Plutôt chèrement rénumérées certes, mais épuisantes et surtout l'entraînant dans un engrenage incessant de mondanités et de courses aux prébendes honorifiques et étatiques... Les jaloux et les malveillants s'en donneront à coeur joie. Le succès n'éveille pas que des sympathies. Un fauteuil à l'Académie, une chaire au Collège de France, la direction du Centre Universitaire Méditerranéen, la présidence d'honneur d'une interminable flopée de prix littéraires, le Pen Club, la Sous-commission Littéraire de la Société des Nations, Valéry empoche tout ce qui passe... Ce ne sont pas les hochets de la célébrité qui le motivent mais la nécessité de gagner la galette nécessaire à faire vivre une famille bourgeoise de trois enfants. Il faut bien reconnaître qu'à l'inverse de Mallarmé qui se contenta du beurre de la gloire poétique que Valéry ne recula non plus jamais devant l'argent de la crème. Il n'est de pire riche que les pauvres qui ont manqué de tout dans leur jeunesse. Noblesse de l'esprit n'empêche point manière de parvenu. Son incompréhension devant les revendications des grévistes de 36 est des plus cocasses. L'on est toujours l'imbécile heureux de la classe sociale à laquelle on n'appartient pas.

 

Ce Valéry des salons qui fréquente l'aristocratie des fortunes, des arts et du pouvoir n'est pas la facette la plus reluisante du personnage. Entre l'étudiant qui comptait ses sous et l'homme arrivé la distance est grande. D'autant plus ample qu'elle participe d'une même logique. Si le matin Valéry se replie en la coquille de son cerveau, le soir il est un viveur obstiné incapable de rester chez lui et qui a besoin de rencontrer du monde pour se donner le spectacle des effulgences de son esprit. C'est un fabuleux causeur, un redoutable bretteur qui a besoin d'exercices. Le jour il s'enivre des plus fins spiritueux et la nuit de proses étincelantes. Un peu comme l'araignée qui dans la solitude de son trou s'appesantit de sa propre substance avant d'en tisser aux quatre vents de l'esprit les plus folles fioritures.

 

Ce besoin absolu de la compromission à ses propres semblables n'est que la marque de la nécessité absolue de l'Autre, l'Identique à soi-même à tel point qu'il en devint le Double. L'Autre Moi qui est totalité différente de mon Moi Autre. Il est peut-être indifférent que les Marquises sortent à cinq heures, mais c'est encore le vieil adage du doigt et de la lune. Les imbéciles vérifient l'heure sur leur montre alors que l'important c'est la rose éclose de la Marquise.

 

Il est des révolutions qui abattent en quelques heures l'état le plus fort. Lorsqu'il rencontre Catherine Pozzi Valéry n'a traversé que le milieu du gué de sa vie. De l'autre côté de l'absolu château de l'intellectualité pure il va lui falloir construire le jardin des délices de sa propre sensibilité suppliciante. L'ange ne raye pas l'éros d'un coup de plume.

 

Ces dernières années la parution du Journal de Catherine Pozzi a quelque peu alarmé les milieux féministes, qui l'on ne sait trop pour quelle raison ont trouvé prétexte dans les déchirements du couple Pozzi-Valéry ( Kaka-Paupau conviendrait mieux tellement ces péripéties sont em...bêtantes ) d'ériger le comportement de notre académicien comme la représentation la plus achevée de la muflerie masculine. A tout seigneur tout honneur si l'on veut, mais Valéry fait plutôt figure en ce mélodrame de l'amoureux transi qui s'accroche un peu trop à son rêve.

 

Quant aux dithyrambiques louanges qui s'élèvent un peu partout pour élever la demi-douzaine de poèmes de notre pozzhystérique poétesse au rang des plus riches joyaux de la couronne poétique nationale, pour ma part je n'y vois que de simples imitations de la manière valérienne... Rendons à César ce que l'on tente de conférer à... Agrippine !

 

Les deux dernières passions de Valéry sont pitoyables. A soixante-dix ans il aime encore en collégien. Et si nos gentes dames ne sont insensibles au cerveau qui s'abaisse à de telles dévotions elles n'apprécient guère la chair fatiguée du vieux page agenouillé. Ce qui sauve Valéry c'est bien entendu qu'il n'est pas dupe une demi-seconde de la réalité de la situation. C'est sans doute pour lui sa manière de mourir en beauté.

 

Quelque part il est tout à fait naturel que lorsque l'on prête l'oreille à l'écho que soulève le nom de Valéry auprès du grand public l'on saisisse d'abord, pour celui qui rêva si longtemps d'écrire un Orphée, le choeur enflammé des ménades féministes. Mais hormis les cruels aboiements de nos chiennes de garde patenté il faut se rendre à l'évidence, si l'on excepte le morne ron-ron habituel des publications universitaires, c'est le silence absolu.

 

Il est une explication à cet étrange phénomène : ceux qui dans les années soixante se sont réclamés de son oeuvre l'ont fait dans une telle incompréhension des présupposés de la méthode valérienne qu'ils l'ont non seulement interprétée de travers mais totalement défigurée. Valéry n'a jamais caché sa méfiance de la notion de Littérature et a toujours insisté sur la primauté de la forme dans les processus d'écriture.

 

Que n'a-t-il dit, comme un seul homme tout une génération d'écrivains se sont sentis investis d'une redoutable mission évangélique. Autour de revues comme Tel Quel et Change se regroupèrent une poignée de jeunes intellectuels en colère qui décidèrent de réduire à néant le vieux cocotier des habituelles formes littéraires, désormais susnommées bourgeoises, pour les remplacer par une germinative grammatologie descriptive des aspects formels et structurels du langage.

 

La montagne marxito-structuralo-linguisto-économique accoucha d'une souris. Encore la bestiole était-elle mort-née. Alors que Valéry cherchait à démontrer que tout Dire ne peut être parturié en la pragmacité du langage s'il ne se donne pas d'origine la volonté d'une forme significative préétablie, ses malheureux apôtres sous prétexte de déifier la notion pure de forme créèrent la nécessité practicielle d'une écriture sécrétielle et sémantique dont la première fonction est de notifier son incompléttude quasi-ontologique puisque par nature dépourvue de toute projection protéiforme. A l'acte de dire ils ont opposé le dire de l'acte. Et puis ce sont perdus dans les renvois infinis de ces faux miroirs aux vraies alouettes.

 

Aux temps de Valéry, personne ne possédait encore les appareils intellectuels capables de contrer sa pensée. Il faudra attendre une vingtaine d'années que surviennent une génération qui aura fait l'effort intellectuel de s'aventurer sur de telles conceptualisations. Mais ce que l'on ne saisit pas intellectuellement l'on peut le pressentir, non pas intuitivement, mais instinctivement.

 

Très vite se forma une coterie assez large qui dénonça l'obscurité de la poésie valérienne. Ce genre d'argumentation est risible. La poésie de Valéry n'a jamais prétendu à la facilité et elle est d'autant moins obscure que l'on s'efforce de la comprendre. Le poëte n'oblige personne. Comprenne qui voudra.

 

Il serait cependant trop facile de réduire ces protestations aux mouvements d'humeur provoqués par le succès. Aujourd'hui, après le passage du rouleau compresseur du formalisme tel quellien, sur le paysage de ruines savamment aplanies, l'on assiste à de semblables renaissances. Nos écoles se refusent d'enseigner la littérature à nos enfants sous prétexte que la fréquentation de notre patrimoine littéraire ne ferait qu'accroître la ségrégation sociale. L'on a mis en place un égalitarisme de très bas niveau qui chaque année empêche des millions d'élèves, de la maternelle à l'université, d'accéder à la connaissance et à la maîtrise d'une des plus grandes richesses culturelles mondiales.

 

Les Droits de l'Homme et la Démocratie ont bon dos, c'est en leur nom que l'on organise la déculturation de la société française. Evidemment ce dernier adjectif est une erreur. Et c'est ici que le lecteur pourra comprendre l'articulation logique entre la nature de la poésie valéryenne et son action après la guerre de 14-18 dans les grandes institutions européennes en faveur de la Culture et de l'Esprit. Il s'agit bien d'un plan concerté de nos élites européennes de déculturation, non pas de la seule société française, mais de l'ensemble des populations européennes.

 

Ce Valéry dont on dont se gausse si facilement, de sa participation aux distributions des prix et de son appétit non dissimulé pour les jetons de présence aux travaux des grandes institutions internationales, c'est le même qui se battait avec chaleur et ferveur pour l'instauration d'une véritable politique européenne de l'Esprit, au même titre qu'une politique européenne du Blé, du Charbon ou de l'Acier... Nul n'est prophète en son continent. L'éclatement du deuxième conflit mondial ne fera qu'entériner l'échec politique des efforts de Paul Valéry. Nous ne sommes pas persuadés que Valéry ait usé des meilleurs leviers métapolitiques d' action politique. En avait-il d'ailleurs d'autres à sa portée ?

 

Comme tout un chacun, et peut-être beaucoup plus que beaucoup, il a fait de son mieux. Quand l'on pense à l'absolue solitude de Mallarmé et à son inopérativité totale sur la marche du monde en son époque, l'on peut se dire que Valéry ne s'est pas trop mal débrouillé même si son échec, et nous nous devons d'en méditer les leçons, détermine, aussi loin les a-t-il reculées, les limites de l'Action Littéraire. Le plus triste ce n'est pas que Valéry ait eu de son temps raison trop tôt, c'est qu'aujourd'hui soixante ans après sa mort l'on soit obligé de reconnaître qu'il a toujours raison, trop tard.

 

Les Dieux n'ont pas voulu que Valéry meurent totalement désespéré. Il aura le temps d'assister à la libération de la Paris et d'une majeure partie du territoire national. Les années de guerre sont très instructives pour comprendre l'itinéraire politique de Valéry. Homme de droite par son milieu familial, nationaliste en sa jeunesse, point maurassien, il s'acharnera à garder toujours une indépendance d'esprit et de jugement qui lui permettront aux heures cruciales d'éviter les plus mauvais choix. Il n'entrera pas en résistance mais refusera, lui qui connut si bien Pétain, toute allégeance à Vichy. De Gaulle décidera de ses obsèques nationales car son personnage était pour le grand publicassez emblématique d'une certaine idée de l'Intelligence réparatrice et euménidienne, et après ces dures années de discordances civiles il semblait au nouveau chef de l'Etat que la figure de Valéry était à même de resserrer l'unité de la Nation. Ce traducteur de Virgile n'avait pourtant jamais composé un seul vers qui ait pu passer pour un fragment d'une quelconque Enéide !

 

Le plus terrible c'est qu'aujourd'hui, l'idée que la seule notion pure d'Intelligence puisse agréer et agréger les grandes foules comme les élites ne relève pas d'une utopique projection idéaliste mais que sa simple formulation n'entraînerait nos contemporains qu'à une risible condescendance dédaigneuse.

 

Merci à Michel Jarrety d'avoir oeuvré à cette belle remémoration de Valéry.

Paul Valery Michel Jarrety Editions Fayard mars 2008

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