Le cygne noir numéro 0 >> Intentions 1
Une voie orphique et royale par Luc-Olivier d'Algange.
« Un de ces jours, écrit Jean Parvulesco, au tout début de son roman, le onzième, Dans la forêt de Fontainebleau, qui vient de paraître aux éditions Alexipharmaque, il faudra quand même que je me décide à me pencher très sérieusement sur la zone singulièrement troublante et troublée des problèmes concernant les relations actives régnant entre l’état de veille et le rêve. »
Qu’en est-il, en vérité, du rêve et de la vie, et du dédoublement du rêve dans la vie, et de la vie dans le rêve ? Quels sont les orées, les seuils, les passages ? Quelles diplomaties mystérieuses, quelles traversées, quels voyages ( et en proie à quels périls, à quels enchantements ?) agissent en nous, et autour de nous comme par réverbération, dès lors que nous quittons l’illusion de la réalité profane, de la banalité, et que nous tentons l’aventure des états multiples de la conscience ? On se souvient de Shakespeare, de la vie qui est un songe de Calderon, de l’apologue de Tchouang-Tseu sur le papillon qui rêve qu’il est Tsouang-Tseu, de Proust encore qui songea à intituler la Recherche, « la vie rêvée » ; et si l’on peut chercher d’innombrables clefs aux romans de Jean Parvulesco, et à celui-ci en particulier, la seule véritablement opérative, au sens alchimique, est sans doute la clef nervalienne, orphique, celle qui ouvre « les portes de corne et d’ivoire qui nous séparent du monde invisible ».
Sinon quelques tentatives surréalistes, limitées par la nature sectaire et les inclinations démontratives du mouvement dirigé par André Breton, la « suite à donner » à l’œuvre de Gérard de Nerval fut des plus indiscernables dans une littérature française, vouées aux minauderies théoriques, mondaines, ou pseudo-transgressives.
Jean Parvulesco, nous semble-t-il, est un des très-rares écrivains à s’être emparé, au cœur même du vertige, de la folie nervalienne : folie lumineuse et ténébreuse que traversent les « filles du feu ». Le monde où nous introduit son roman est un monde où les choses ne sont pas ce qu’elles paraissent être, de même que le roman lui-même, par une prodigieuse mise en abîme héraldique, est d’emblée un autre roman, le « roman perdu en rêve » et retrouvé dans le plus grand rêve de l’écriture que nous croyons être la réalité jusqu’à ce que celle-ci, à son tour, se dédouble. Dans cette logique étourdissante, où le lecteur se trouve entraîné, c’est un mouvement hélicoïdal qui domine, - la « structure absolue », selon la formule d’Abellio, « double dialectique croisée », devenant « spirale prophétique ».
Pour Jean Parvulesco, chacun d’entre nous est la proie d’un songe, mais le chasseur subtil sait lâcher la proie pour l’ombre car l’ombre est alors la vraie proie, qui nous indique, aux heures claires, le « chemin perdu », le « mystère arthurien », par le soleil même auquel nous avons tourné le dos, allant vers cet Extrême-Occident où les froidures sont brûlures, où la nuit polaire délivre le cœur ardent, Thulée hyperboréenne où s’est réfugiée notre « identité dogmatique », notre âme, loin de tout et de tous, loin de ce monde d’ignominie et de désastre, en attendant la Parousie… Car, et c’est le sujet du roman, qui emprunte aux littérature dites « de genre » (fantastiques, policières et d’espionnage ) maintes ressources captivantes, une recouvrance royale et impériale demeure possible dont le secret, ayant quitté le « cauchemar climatisé », s’est réfugié dans le Songe. C’est donc une âme perdue, une Eurydice, qu’il s’agit de retrouver, par un « rituel de récupération » agissant selon « une volonté conforme au plus occulte dessein de la Divine Providence, qui s’y dénude en se revoilant ». Ame perdue , celle de nos origines royales, par qui le monde serait à la fois délivré et transfiguré comme par un Souffle, une effusion paraclétique.
Pour Jean Parvulesco, il semblerait ainsi que le Mal ne soit que l’absence du Beau et du Vrai, de même que le néant n’est que l’absence de l’être. Ainsi la vérité royale incarnée demeure en attente, non seulement comme une vérité oubliée, détruite, mais aussi, et surtout, comme une vérité qui ne fut jamais connue, et qui, désormais, c’est-à-dire immédiatement, exige de l’être. Et tel est précisément le sens de la « spirale prophétique » à l’œuvre dans ce roman, repassant par les mêmes points, mais plus haut. La nostalgie royale n’est plus alors consentement à la défaite, fût-elle « contre-révolutionnaire », mais pressentiment de « l’imprépensable ». Le rêve alors n’est pas la vie, cette vie, mais une vie plus haute, antérieure et jamais advenue. Tout le roman se déploie dans ce paradoxe, dans les concordes éblouissantes de l’effroi et du ravissement, dans cette nuit dont parle Gérard de Nerval « qui est noire et blanche ».
Dans la forêt de Fontainebleau, Jean Parvulesco, collection les Narratives. ALEXIPHARMAQUE 2007.
site: www.alexipharmaque.net